Malebranche MEDITATIONS SUR L’HUMILITE ET LA PENITENCE

--- ATTENTION : CONSERVEZ CETTE LICENCE SI VOUS REDISTRIBUEZ CE FICHIER ---
License ABU
-=-=-=-=-=-
Version 1.1, Aout 1999

Copyright (C) 1999 Association de Bibliophiles Universels
   http://abu.cnam.fr/
   abu@cnam.fr

La base de textes de l'Association des Bibliophiles Universels (ABU)
est une oeuvre de compilation, elle peut être copiée, diffusée et
modifiée dans les conditions suivantes :

1.  Toute copie à des fins privées, à des fins d'illustration de l'enseignement
    ou de recherche scientifique est autorisée.

2.  Toute diffusion ou inclusion dans une autre oeuvre doit

     a) soit inclure la presente licence s'appliquant a l'ensemble de la
        diffusion ou de l'oeuvre dérivee.

     b) soit permettre aux bénéficiaires de cette diffusion ou de cette
        oeuvre dérivée d'en extraire facilement et gratuitement une version
        numérisée de chaque texte inclu, muni de la présente licence.  Cette
        possibilité doit être mentionnée explicitement et de façon claire,
        ainsi que le fait que la présente notice s'applique aux documents
        extraits.

     c) permettre aux bénéficiaires de cette diffusion ou de cette
        oeuvre dérivée d'en extraire facilement et gratuitement la version
        numérisée originale, munie le cas échéant des améliorations visées au
        paragraphe 6, si elles sont présentent dans la diffusion ou la nouvelle
        oeuvre. Cette possibilité doit être mentionnée explicitement et de
        façon claire, ainsi que le fait que la présente notice s'applique aux
        documents extraits.

   Dans tous les autres cas, la présente licence sera réputée s'appliquer
   à l'ensemble de la diffusion ou de l'oeuvre dérivée.


3. L'en-tête qui accompagne chaque fichier doit être intégralement 
   conservée au sein de la copie.

4. La mention du producteur original doit être conservée, ainsi
   que celle des contributeurs ultérieurs.

5. Toute modification ultérieure, par correction d'erreurs,
   additions de variantes, mise en forme dans un autre format, ou autre,
   doit être indiquée.  L'indication des diverses contributions devra être
   aussi précise que possible, et datée.

6. Ce copyright s'applique obligatoirement à toute amélioration
   par simple correction d'erreurs ou d'oublis mineurs (orthographe,
   phrase manquante, ...), c'est-à-dire ne correspondant pas à
   l'adjonction d'une autre variante connue du texte, qui devra donc
   comporter la présente notice.

----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------

--- ATTENTION : CONSERVEZ CET EN-TETE SI VOUS REDISTRIBUEZ CE FICHIER ---

<IDENT humilite>
<IDENT_AUTEURS malebranchen>
<IDENT_COPISTES dubreucqe>
<ARCHIVE http://www.abu.org/>
<VERSION 3>
<DROITS 0>
<TITRE Meditations sur l'humilité et la pénitence>
<GENRE prose>
<AUTEUR Malebranche>
<COPISTE Eric Dubreucq>
<NOTESPROD>

J'extrais des CONVERSATIONS CHRETIENNES, imprimées à Paris en 1702, ces MEDITATIONS SUR 
L'HUMILITE ET LA PENITENCE de Malebranche, sur lesquelles j'ai été amené à travailler. On les trouve 
aux pages 383 à 426 de ce volume, qui est en réalité la 6ème édition des Conversations chrétiennes. Les 
ayant quasi entièrement recopiées dans le but de les étudier, je n'ai pas trouvé mauvais de les livrer au 
public. On y trouvera résumée sous une forme mystique, à la fois (peut-être) inattendue et instructive, la 
doctrine malebranchiste de la vision en Dieu. On y lira également les pages religieuses du dit philosophe.
La pagination originale est indiquée entre crochet droit: [numéro de page]; les sauts de lignes sont 
indiqués sans numérotation par une double division: "//" ; l'orthographe originale est respectée ainsi que 
la ponctuation; les notes de l'auteur sont indiquées entre crochets droits comme suit: [N.D.E.: numéro de 
note: texte de la note].

Eric Dubreucq. 1994.

</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------

------------------------- DEBUT DU FICHIER humilite3 --------------------------------

CONVERSATION CHRÉTIENNES, Dans lesquelles on justifie la Verité de la Religion & de la Morale de JESUS-CHRIST. Avec quelques Meditations sur l’Humilité & la Penitence. Par le P. MALEBRANCHE, Prestre de l’Oratoire. Nouvelle Edition, revvûë & augmentée. A PARIS, Chez ANISSON Directeur de l’Imprimerie Royale, ruë de la Harpe. M. DCCII. AVEC PRIVILEGE DU ROY.
[383]AVERTISSEMENT.//Le dessein des Méditations sui//vantes est d’abbatre l’orgueil//de l’esprit, & de le disposer à l’hu//milité & à la penitence.//L’homme est si peu de chose,//qu’il suffit de le connoistre pour le//mépriser; & il est si dereglé & si//corrompu, qu’on se sent obligé de//le haïr lorsqu’on ne le considere//qu’en lui-même, je veux dire sans//rapport à Jesus-Christ, qui a réta//bli toutes choses. On ne fait donc//que le représenter dans les Consi//derations suivantes comme créa//ture, comme fils d’un pere pécheur,//& comme pécheur lui-même; &//on croit que cela suffira pour nous donner les sentimens que nous de//vons avoir de nous-mêmes.//Si les hommes, aprés avoir senti//vivement leurs miséres & reconnu//
[384]sérieusement leurs obligations, de//meuroient toûjours insensibles aux//plaisirs, incapables de vanité, &//fort pénétrez des véritez essentiel//les; ces méditations ne seroient//propres que pour ceux qui commen//cent leur conversion. Mais on croit//pouvoir dire qu’elles seront utiles//à tous ceux qui voudront bien s’en//servir, non tant parce qu’elles leur//apprendront ce qu’ils ne sçavoient//pas, que parce qu’elles les feront//penser à des choses, ausquelles ils//ne pensent jamais assez.//
[385]MEDITATIONS//SUR//L’HUMILITE´//ET//LA PENITENCE//De l’homme consideré comme//creature.//I. CONSIDERATION.//LHOMME n’est qu’un pur néant//par lui-même: il n’est que parce//que Dieu veut qu’il soit ; & si Dieu ces//soit seulement de vouloir que l’homme//fût, l’homme ne seroit plus. Car si Dieu//peut anéantir ses créatures, * ce n’est//*Ce n’est pas que Dieu cesse de vouloir ce//qu’il a voulu, puisque ses volontez sontéternel//les & immuables. Mais il a pû de toute éter//nité & par une volonté immuable,vouloir que//ce qui est fust jusqu’à ce moment, & non davan//tage.//
[386]pas en voulant positivement qu’elles ne//soient pas; puisque Dieu ne peut pas ai//mer ou vouloir positivement le néant//qui n’a rien de bon. Mais il peut les dé//truire, parce qu’il peut cesser de vouloir//qu’elles soient. Car comme les créatu//res ne renferment pas toute la bonté,//elles ne sont point invinciblement ni né//cessairement aimables: outre que Dieu//se suffit à lui- même, & possede tout ce//que les créatures ont de realité & de per//fection.//Elevation à Dieu.//Mon Dieu faites-moi continuel//lement sentir la dépendance où je//suis de vôtre volonté toute-puissante.//Mon être est à vous, & la durée de mon//être ou mon temps est aussi à vous. Que//je suis injuste! Mon être est, pour ainsi//dire, l’être de Dieu: mon tems est vé//ritablement le tems de Dieu, car je suis//plus à Dieu qu’à moi, ou plutôt je ne//suis point du tout à moi, je ne subsiste//point par moi, & cependant je ne vis,//& je n’employe le tems de Dieu que//pour moi. Hélas, que je me trompe!//Tout le tems que je n’employe point//
[387]pour vous ô mon Dieu, je ne l’employe//point pour moi, je le perds: & je ne me//cherche, & je ne me trouve, que lorsque//je vous cherche, & que je vous trouve.//II. CONSIDERATION.// L’HOMME n’est que foiblesse &//qu’impuissance par lui-même. Il ne//peut vouloir le bien en géneral que par//l’impression continuelle de Dieu, qui//le tourne & qui le pousse sans cesse vers//lui; car Dieu est le bien indéterminé ou//infini, le bien universel qui comprend//tous les biens. L’homme ne peut aussi par lui-même vouloir aucun bien en//particulier: il ne le peut que parce qu’il//est capable de déterminer vers tel bien//l’impression que Dieu ne lui donne que//pour lui.//L’homme ne peut ni vouloir ni faire//le bien que par un nouveau secours de la//grace qui l’éclaire par sa lumiére, & qui//l’attire par sa douceur: il ne peut par lui-même que pécher.//L’homme ne pourroit pas même re//muer le bras, si Dieu ne communiquoit//à son sang & aux alimens dont il se//nourrit, une partie du mouvement qu’il//
[388]a comme répandu dans toute la matiére;//& s’il ne déterminoit ensuite, selon les//différentes volontez de l’homme im//puissant, le mouvement des esprits, en//les conduisant vers les tuyaux des nerfs,//que l’homme même ne connoît pas.//Ainsi, c’est l’homme qui veut remuer//son bras: mais c’est Dieu seul qui peut//& qui sçait le remuer. Car enfin, si//l’homme ne mangeoit pas, & si ce qu’il//mange ne se digeroit & ne s’agitoit pas//dans ses entrailles & dans son coeur pour//se changer en sang & en esprits, sans at//tendre les ordres de sa volonté; & si ces//esprits n’étoient conduits par une main//sçavante dans un million de differens//tuyaux, se seroit en vain que l’homme//qui ne connoît pas les organes secrets de//son corps, le voudroit remuer.//Elevation à Dieu.//MON Dieu, que je sçache toû//jours que sans vous je ne puis rien//vouloir; que sans vous je ne puis rien//faire; & que je ne puis pas même sans//vous remuer le moindre partie de mon//corps. Vous êtes toute ma force, ô mon//Dieu; je mets en vous toute ma con-
[389]fiance & toute mon esperance. Cou//vrez-moi de confusion & de honte, &//faites-moi interieurement de sanglants//reproches, lorsque je suis si ingrat & si//temeraire que de me servir de mon bras//pour vous offenser; puisque c’est unique//ment par l’efficace de vôtre volonté, &//non par l’effort impuissant de la mienne//qu’il se remuë, lorsque c’est moi qui le remuë.//III. CONSIDERATION.// L’HOMME n’est que ténebres par//lui-même. Ce n’est point l’homme//qui produit en lui les idées par lesquel//les il apperçoit toutes choses; car il n’est//pas à lui-même sa lumiére. Et la Phi//losophie m’apprenant que les objets ne//peuvent pas former dans l’esprit les idées//qui les représentent, il faut reconnoître//qu’il n’y a que Dieu qui puisse nous é//clairer. C’est le grand soleil qui péne//tre tout, & qui remplit tout de sa lu//miere. C’est le grand Maître qui instruit//tous ceux qui viennent en ce monde://C’est & par lui & dans lui que nous//voyons tout ce que nous voyons, & que nous pouvons voir tout ce que nous
[390]sommes capables de voir: parce que//Dieu renfermant les idées ou les ressem//blances de tous les êtres, & étant en lui//comme nous sommes, in ipso enim vi//vimus, movemur, & sumus, nous y voyons, ou nous y pouvons voir succes//sivement tous les êtres. Enfin c’est le//monde intelligible dans lequel sont les//esprits, & dans lequel ils apperçoivent//le monde matériel qui n’est ni visible,//ni intelligible par luy-même.//Elevation à Dieu.//MON Dieu de qui je tiens tou//tes mes pensées, lumiére de mon esprit & de mes yeux, sans laquelle le Soleil même tout éclatant qu’il est, ne//me seroit pas visible, faites-moi toû//jours sentir vôtre puissance & ma foi//blesse, vôtre grandeur & ma bassesse,//vôtre clarté & mes tenébres, en un mot,//ce que je suis & ce que vous êtes.//IV. CONSIDERATION.// L’HOMME par lui-même est in//sensible & comme mort: les corps//qui l’environnent ne peuvent agir sur//son esprit. Peut-être qu’une épée peut
[391]me percer, & faire ainsi quelque chan//gement dans les fibres de ma chair: mais//certainement elle ne peut me faire souf//frir de douleur. Une musique peut-être//peut ébranler l’air, & ensuite les fibres//de mon cerveau: mais certainement mon//esprit n’en peut être ébranlé. Mon ame//est bien au- dessus de mon corps; & il//n’y a aucun rapport necessaire entre l’une//& l’autre de ces deux parties de moi-//même. Je sens d’un autre côté que le//plaisir, la douleur, & tous les autres//sentimens que j’ay, se font en moy in//dépendemment de moi, & même sou//vent malgré tous les efforts que je fais//au contraire. Ainsi je ne puis douter que//ce ne soit quelqu’autre chose que mon//ame, qui donne la vie & le sentiment//à mon ame. Et je connois point//d’autre puissance que celle de Dieu, pour//agir ainsi sur l’esprit de ses créatures. Il//faut être le souverain de l’ame pour la//punir & pour la récompenser, pour la réjoüir, & pour l’affliger.
[392]Elevation à Dieu.//MOn Dieu puisque je ne vis que//par vous, que je ne vive que//pour vous, que je sous insensible à//tout, hormis à vôtre amour. Mon//Dieu, faites-moi bien connoître que//toutes les créatures ne peuvent me fai//re ni bien ni mal: qu’elles ne peu//vent me faire sentir ni plaisir ni dou//leur: que je ne dois ni les craindre ni//les aimer: qu’il n’y a que vous, ô mon//Dieu, que je doive craindre, & que je//doive aimer; puisqu’il n’y a que vous//qui puissiez me récompenser en me com//blant de plaisirs comme vos élûs, &//qui puissiez me punir, en m’accablant de douleurs comme les réprouvez.//O mes chastes délices, puisqu’il n’y//a que vous comme Auteur de la nature,//qui soyez la cause des plaisirs que je//sens, & que ces plaisirs m’attachent miserablement à la terre, au lieu de m’u//nir à vous qui me les faites goûter; je//vous prie que ne le sente plus si vio//lens, dans l’usage des choses que vous//me défendez. Répandez une sainte hor//reur & une amertume salutaire, sur les
[393]objets de mes sens, afin que je puisse//m’en détacher: & faites-moi sentir dans//vôtre amour la delectation de vôtre gra//ce, afin que je m’attache à vous. Que la//douceur que je goûte en vous aimant,//augmente mon amour: que mon amour//renouvelle le sentiment de vôtre dou//ceur: que je croisse ainsi en charité,//jusqu’à ce qu’étant enfin plein de vous,//& entierement vuide de moi-même &//de toute autre chose, je rentre & je me//perde en vous, ô mon Tout, comme//dans la source de tous les êtres; & que cette parole de vôtre Apôtre, Deus erit//omnia in omnibus, s’accomplissant en//tierement en moi, je me trouve moi & toutes choses en vous.
[394]De l’Homme considéré comme Fils//d’un Pere pecheur.//I. CONSIDERATION.//L’HOMME, comme nous avons//reconnu dans les considerations//précedentes, n’est par lui-même qu’un//pur néant: Il n’est que foiblesse, qu’im//puissance, que tenebres: il reçoit con//tinuellement de Dieu la vie, le senti//ment, le mouvement, enfin tout son//être & toutes ses puissances. Il est sans//doute dans une obligation fort étroite de//reconnoissance & d’amour envers Dieu, puisqu’il est dans une si grande dépen//dance de lui, si on le considere seule//ment comme créature. Mais si on le//considere comme fils d’un pere pécheur,//& comme pécheur lui- même; on trou//ve une si grande multiplicité de devoirs essentielles & indispensables qu’il doit//rendre à Dieu, & en même temps une//telle impuissance & une telle indignité//à le faire, que tant s’en faut qu’il puisse//rendre ces devoirs, que même il n’y se//roit pas receu, si nôtre Médiateur JE-
[395]SUS-CHRIST ne lui en avoit mé//rité la grace par sa mort. Et c’est pour//cela qu’il ne faut pas considere l’hom//me seulement comme fils d’un pere pé//cheur & comme pécheur lui-même: il//faut sans cesse le regarder en J. C. car c’est seulement en JESUS-CHRIST que//nous pouvons plaire à Dieu.//II. CONSIDERATION.//L’HOMME, consideré comme fils//d’un pécheur, est un réprouvé; c’est//un ennemi de Dieu, & l’objet de sa co//lere. C’est un malheureux enfant que son//pere ne veut point voir, & qui ne verra//jamais son pere; car c’est un enfant que//son pere n’aime point, & dont le pere ne//veut pas même être aimé. Je m’explique.//Dieu aimoit Adam avant son pe//ché, & il vouloit en être aimé: il//vouloit bien se communiquer à lui,//& comme se familiariser avec lui. Il lui disoit comme à nous, mais d’une//voix bien plus claire & bien plus in//telligible: Je suis ton bien, ne t’atta//che qu’à moi, & ne mets ton esperance//qu’en moi. Ses sens & ses passions se tai//soient à cette parole; & il n’entendoit
[396]point ce bruit confus & flatteur qui s’é//leve en nous malgré nous, & qui s’op//pose sans respect à la vérité qui nous par//le. Dieu lui parloit, & point de mur//mure: Dieu l’éclairoit, & point de té//nebres, Dieu lui commandoit, & point//de résistance ni d’opposition de sa part .//La douceur & la joye qu’il sentoit de se//voir ainsi dans la faveur, & sous la pro//tection d’un Dieu qui ne devoit jamais//l’abandonner, s’il ne le quittoit le pre//mier, le tenoient attaché à lui par des//liens qui sembloient ne se devoir jamais rompre.//Si Dieu ne portoit point Adam par//des plaisirs prévenans à l’aimer, c’étoit//afin qu’il méritât plus promptement sa//récompense. Il lui avoit laissé son libre-//arbitre, afin qu’il pût faire choix par//lui-même; & il lui avoit donné toutes//les lumiéres nécessaires, afin qu’il fit un//bon choix. Il voyoit clairement ce qu’il//devoit faire pour être solidement & par//faitement heureux, & rien de l’empê//choit de le faire tant qu’il le vouloit.//Mais il n’étoit pas separé de lui-mê//me; & il goûtoit en se considerant une//joye ou une douceur intérieure, qui lui
[397]faisoit sentir, (je ne dis pas clairement//connoître) que sa perfection naturelle//étoit la cause de sa félicité présente. Car//la joye semble suivre de la vûë de nos//propres perfection naturellement & in//dépendamment de toute autre chose//; à cause que nous ne pensons pas sans cesse//à celui qui opere sans cesse en nous.//Ou bien Adam ayant un corps, il goûtoit, lorsqu’il le vouloit ainsi, dans//l’usage actuel des choses sensibles, des//plaisirs qui lui faisoient sentir (je dis//sentir) que les corps étoient son bien.//Il connoissoit sans doute que Dieu étoit//son bien: mais il ne le sentoit pas; car//il ne goûtoit pas de plaisir prévenant dans//son devoir. Il sentoit aussi que les objets//sensibles étoient son bien: mais il ne le//connoissoit pas, car on ne peut pas con//noître ce qui n’est pas.//Lors qu’Adam sentoit que les objets//sensibles étoient son bien, où lors qu’il//s’imaginoit avoir en luy- même la cause//de son bonheur; en un mot, lors qu’il//goûtoit du plaisir dans l’usage des corps,//ou lors qu’il sentoit de la joye dans la//vûë de ses perfections, son sentiment//diminuoit la vûë claire de son esprit,
[398]par laquelle il connoissoit que Dieu é//toit son bien. car le sentiment confond//la connoissance, parce qu’il modifie l’es//prit, & qu’il en partage la capacité qui//est finie. Ainsi Adam, qui connoissoit//clairement toutes ces choses, devoit in//cessamment estre sur ses gardes. Il devoit//ne point s’arrêter au plaisir qu’il goû//toit, de peur de se laisser distraire, & de se perdre en se laissant corrompre. Il de//voit demeurer ferme dans la présence de Dieu, ne s’arrester qu’à sa lumiére, &//faire taire ses sens. Mais se fiant trop//à soi-même: sa lumiére s’étant dissipée//par le goût des plaisirs sensible, ou par//un sentiment confus d’un joie présom//ptueuse; & s’étant ainsi distrait insensi//blement de celui qui faisoit véritable//ment toute sa force & toute sa felicité; un sentiment vif de complaisance pour//sa femme, l’a fait tomber dans la déso//béïssance: & il a été justement puni par la//rebellion de ses sens, ausquels il s’é//toit volontairement soûmis. Il semble//par cette punition que Dieu l’ai tout-//à-fait quitté, que Dieu n’ait plus voulu//en estre aimé, & qu’il lui ait abandon//né les choses sensibles pour être l’objet
[399]de sa connoissance & de son amour.//La malédiction de Dieu contre Adam//est tombée sur tous les enfants de ce pere//rebelle. Dieu s’est retiré du monde: il//ne se communique plus au monde; il//le repousse au contraire incessamment de//lui. On souffre de la douleur lors qu’on//court aprés Dieu; & l’on goûte de plu//sieurs sortes de plaisirs, lors qu’étant//de suivre par des voyes dures &//pénibles, l’on s’attache & ses créatures.//Le monde ne connoît point clairement//qu’il faut aimer dieu, ou qu’il ne faut//aimer véritablement que Dieu; & il sent//au contraire d’une maniere tres-vive &//tres-engageante, qu’il faut aimer autre//chose que Dieu, & par consequent le//monde n’aime point Dieu: il s’éloigne//sans cesse de lui, & il est même dans//l’impuissance de se tourner vers lui. Il a//été honteusement chassé du Paradis ter//restre en Adam: il n’y a plus de Ciel, plus//de Dieu, plus de felicité pour lui: il est a//nathéme éternel. C’est un//crime que de lui vouloir du bien; Dieu ne//lui en veut point, & ne lui en voudra ja//mais consideré tel qu’il est. Il ne peut//même sans se faire tort, s’en vouloir à
[400]soi-même: car il ne peut se vouloir du//bien sans blesser l’ordre immuable de la//justice, sans irriter celui dont la volonté//essentielle & nécessaire est l’ordre, &//sans augmenter l’aversion & la haine//d’un Dieu vangeur. Que faire dans cet//état malheureux? Enrager & se desespe//rer; chercher le néant, puisqu’on n’a//point Dieu. Mais le néant même est//peut- être une faveur, & l’on n’en mé//rite point: on ne le trouvera donc point.//On peut bien se faire mourir; mais on//ne peut s’anéantir: & si la mort étoit le//néant, certainement l’homme ne pour//roit se donner la mort. Que faire donc à//tout ceci? Le voici. S’humilier profon//dément & se haïr mortellement comme//enfant d’Adam, & ne s’aimer & ne se//considérer ni soi ni les autres, qu’en JESUS-CHRIST & que selon JESUS//-CHRIST, en qui toutes choses subsis//tent, & par qui nous sommes réconci//liez avec Dieu.//Elevation à Dieu.//MON Dieu, que je me souvienne//toûjours de la malheureuse qua//lité que je porte d’enfant d’Adam: Que
[401]comme tel, je ne mérite pas seulement//de penser à vous, de vous adorer & de//vous aimer: Que je dois être continuel//lement dans des ténébres épaisses, &//dans des sécheresses effroyables, éloi//gné de vous, méprisé & rebuté de vous//comme un anathême éternel, & sans//aucun droit de me plaindre de vôtre juste//rigueur, ni à vous, ni même à vos créa//tures. Que je m’humilie ô mon Dieu,//& que je me haïsse selon cet état; puis//que selon cet état je suis incapable de//vous aimer: & qu’avec une foy hum//ble j’aye recours à vôtre fils, qui nous//a rendu la paix, & par qui nous a//vons un accés libre auprés de vous,//pour vous rendre ce que nous vous de//vons, & pour vous demander ce qu’il//semble que vous devez à nôtre misére.//O JESUS mon liberateur achevez vôtre//ouvrage: dépouïllez-moi du vieil hom//me, & me revêtez du nouveau. Je ne//veux plus aimer en moi que ce que vous//y avez mis, ou plûtôt je ne veux plus//aimer que vous en moi. vous êtes toute//ma sagesse & toute ma force, vous fai//tes aussi toute ma gloire et toute ma fé//licité.//
[402]III. CONSIDERATION.// L’HOMME consideré comme fils//d’un pere rebelle à Dieu, est un//malheureux enfant, foible & délicat,//dépoüillé de ses habits & de ses ar//mes, exposé aux injures de l’air, chas//sé comme son Pere du Paradis terrestre//& abandonné à la fureur des bêtes sau//vages.//Adam avant son peché étoit fort &//robuste, dans un lieu inaccessible, &//sous la protection de Dieu: il n’y avoit//rien qui osât l’attaquer, & il pouvoit//résister à tout. Aprés sa chute toutes//choses lui font la guerre, & il ne peut//résister à rien. Tous les enfans de ce//pere rebelle ne participent pas seulement//à son peché, mais encore à toutes ses//disgraces. Expliquons ces choses par des//idées distinctes.//C’est le plaisir qui est le maître du//coeur de l’homme, principalement lors//que sa raison est distraite: Car le plaisir//est le caractére naturel du bien; & l’hom//me ne peut s’empêcher d’aimer le bien.//Le plaisir est donc comme le poids de l’ame: il la fait pencher peu à peu, &
[403]il l’entraine enfin vers l’objet qui le cau//se ou qui semble le causer, quoi- que la raison s’y puisse opposer pour quelque//temps.//Adam avant son péché ne sentoit//point de plaisirs prévenans, qui le por//tassent malgré lui à l’amour des objets//sensibles: il étoit dans une parfaite li//berté: il disposait entiérement de lui-//même. Il n’étoit point porté, mais étant//juste & sans concupiscence, il se portoit//lui-même, selon sa lumiére, à l’amour//de son vrai bien. Mais aprés son péché,//il a perdu cette parfaite liberté. N’étant//plus le maître du plaisir & n’en pouvant//plus arrêter le sentiment, le plaisir s’est//rendu maître de lui, & il a tyrannique//ment assujeti son esprit & son coeur à//toutes les choses de la terre. Il est devenu//tout terrestre, esclave du péché, sujet à//la mort & à tant d’autres miséres qu’il//est inutile de décrire.//Nous naissons tous, comme nôtre//premier pere, attachez à la terre: parce//que nous sentons tous naturellement &//malgré nous du plaisir dans l’usage des//choses sensibles qui sont le bien du corps;//& que nous n’en sentons point naturel-
[404]lement dans ce qui contribuë à la perfe//ction de nôtre esprit. Car c’est ce dére//glement de nos plaisirs qui déregle nôtre//coeur, & qui est la source la plus fécon//de de nos maux.//Dans l’état misérable où, nous som//mes, nous ne sçaurions par nous-mê//mes nous rapprocher de Dieu; & nous//ne pouvons pas même trouver dans tout//l’univers une créature assez noble & as//sez pure, assez élevée par la dignité de//sa personne & par la grandeur de ses mé//rites, pour nous réconcilier avec Dieu://Mais nous trouvons dans la Religion//chrétienne tout ce qui nous manque.//Elle nous prêche sans cesse la priva//tion, le renoncement, la circoncision//du coeur, la diminution du poids du//peché: Et en même temps elle nous don//ne un Médiateur par les mérites duquel//nous recevons le poids de la grace, cette//délectation victorieuse, quæ exuperat//omnem sensum, qui passe tout senti//ment, & qui nous attire à Dieu nonob//stant même le poids incommode de nos//passions & des plaisirs de nos sens. Car//ces deux choses, la privation des plaisirs//& la délectation de la grace nous sont
[405]absolument nécessaires aprés le peché. Il//faut, par une mortification continuel//le de nos sens & de nos passions, dimi//nuer le poids de la concupiscence qui//nous porte vers la terre; & demander à//Dieu par nôtre Médiateur JESUS-//CHRIST la délectation de la Grace,//sans laquelle nous avons beau diminuer//le poids du peché, il pesera toûjours//beaucoup: mais si peu qu’il pesât, il//nous entraîneroit infailliblement, &//nous tiendroit comme collez à la terre,//& sous la domination de nos ennemis.//Elevation à Dieu.//MON Dieu, faites-moi toüjours//connoître, que je suis chassé hors//de mon païs; que je suis parmi des en//nemis, qui ne songent qu’à me donner//la mort; que l’air du monde est un air empesté, qui acheve de m’empoisonner;//qu’il n’y a point de créature qui ne m’ap//plique à elle, & qui ne me détourne de vous. Mais, mon Dieu, faites-moi bien//connoître, que les plus dangereux en//nemis que j’aye, sont mes ennemis do//mestiques: que je me dois plus craindre//moi-même, que je ne dois craindre le
[406]monde; & que je dois plus craindre le//monde, que je ne dois craindre le dé//mon: Que parmi tant d’ennemis, je//n’ai point de force pour me défendre,//je n’ai point d’armes pour les combattre;//je n’ai pas même assez de lumiere pour//les bien connoître & leurs artifices. Fai//tes-moi sentir toutes mes foiblesses, tou//tes mes blessures, toutes mes miseres, dont je n’ay encore qu’une connoissance//fort imparfaite.//O JESUS, je ne vois que foiblesse en//moi, lorsque je me regarde sans vous://mais lorsque je vous sens avec moi, je//me sens une force invincible: In te ini//micos nostros ventilabimus cornu, & in//nomine tuo spernemus insurgentes in no//bis: non enim in arcu meo sperabo, &//gladius meus non salvabit me. O JE//SUS moqué, souffleté, flagellé, couvert//de crachats & de sang, humilié jusqu’à//la mort, confondez mon orgueil & ma//délicatesse. Chassez de mon coeur par la vertu de vos humiliations & de vos//souffrance, & par le mérite de vos dis//positions intérieures, tous mes ennemis//domestiques. Habillez-vous de pourpre ô mon Roy; venez couronné d’épines,
[407]& le roseau à la main; venez les comba//tre & les juger. Montez sur le thrône de//vôtre Croix, & faites mourir tous les//tyrans de mon coeur par vôtre seule pré//sence, à la vûë de l’état où vôtre charité//vous a réduit. Anéantissez pour jamais//l’orgueil du peché. Que l’homme n’ait//plus de honte d’être semblable au Dieu//qu’il adore. O mon Dieu, élevez-moi//avec vous, attachez-moi avec vous;//afin que j’aye part à cette puissance si ter//rible à mes ennemis domestiques, si ter//rible au monde, & si terrible à l’enfer.De l’homme consideré commePecheur.//I. CONSIDERATION.//IL est extrêmement difficile de repré//senter les dispositions intérieures dans//lesquelles un pécheur doit entrer: car il//n’y a point d’état d’humiliation, de haine de soi-même, ni d’anéantissement, qui convienne à sa bassesse, à sa malice,//& à son néant. Si le pécheur étoit a//néanti, il seroit trop heureux; il faut
[408]qu’il soit, pour : & il ne peut//se haïr, comme il devroit se haïr; il n’y//a qu’un Dieu qui puisse est le haïr autant//qu’il est digne de haine.//L’homme comme enfant d’Adam est//bien réprouvé; mais il n’est pas puni de//la peine des damnez. il est bien digne//d’être dans une extrême tristesse, com//me une suite necessaire de ce qu’il se voit//privé du souverain bien; mais il ne mé//rite pas d’être accablé de douleurs, de//cette espéce de peine qui est dûë au mau//vais usage de sa propre liberté. Les en//fans d’un criminel méritent bien d’être//privez de toutes les graces que leur pére//recevoit, & qu’il pouvoient espérer: mais//ils ne méritent pas d’être punis de la//même maniere que des criminels. Il est//juste que Dieu se retire des enfans d’A//dam, qu’il ne leur fasse aucune faveur//particuliére, qu’il n’en fasse point ses hé//ritiers, & ne soit pas leur récompense.//Enfin qu’il les anéantisse s’il le veut; ils sont//ses créatures. Mais en ne les consi//derant que comme des enfans malheu//reux d’un pere rebelle, il ne semble pas//juste que Dieu employe la rigueur de sa//justice pour s’en venger.
[409]Il n’en est pas ainsi de l’homme con//sideré comme pecheur lui-même: il//seroit tres-juste que Dieu employât//toute sa puissance pour satisfaire à sa//justice, si le pécheur étoit un sujet ca//pable de porter toute la colere d’un//Dieu: parce que l’offense croissant à//proportion de la dignité de la person//ne offensée, l’offense faite à Dieu est//infinie, & mérite une peine infinie dont//l’homme n’est pas capable.//Ainsi un pecheur, consideré sans JE//SUS-CHRIST, est encore quelque//chose de pire qu’un damné, consideré//avec les satisfactions de JESUS-//CHRIST; puisqu’il n’est pas nécessai//re qu’un damné consideré avec les sa//tisfactions de JESUS- CHRIST, souf//fre selon toute la capacité qu’ils ont//de souffrir. Aussi les damnez ne souffrent-//ils pas selon toute la capacité qu’ils ont//de souffrir: leurs peines sont inégales//aussi-bien que leurs crimes; quoique leur capacité de souffrir soit égale, &//qu’ils méritent de souffrir selon toute//la capacité qu’ils en ont. L’état d’un//pecheur consideré sans JESUS-CHRIST,//est donc plus digne de haine que celui
[410]d’un damné; puisqu’il fait honte à la//beauté de l’univers, & qu’il renverse//l’ordre des choses autant qu’il en est//capable.//Un tel pécheur est même plus digne//de haine, que tous les damnez & que//tous les démons ensemble: Parce que//la mort de JESUS-CHRIST, étant suf//fisante pour ajoûter ce qui manque à la//satisfaction que les damnés font mal//gré eux à la justice de Dieu, cette//sainte justice en est pleinement satisfai//te: les supplices des damnez y rendent//honneur malgré leur malice; & leur//malice même, comme une peine dûë//à leurs pechez y rend honneur. Mais un pécheur sans JESUS-CHRIST est//un monstre que Dieu ne peut ni vou//loir ni permettre. Il ne peut être d’au//cun ordre, ni de celui de la miséricor//de, ni de celui de la justice. Il n’y a//rien de bon dans un tel pécheur, il fait//horreur; & ceux, qui sçavent que la//volonté essentielle & necessaire de//Dieu est l’ordre, ne voyent rien de plus//digne de leur haine & de leur aver//sion, qu’une telle créature.//Je ne puis donc assez me haïr com-
[411]me pécheur, je ne puis assez m’humi//lier. Je suis indigne d’être reçû à faire//pénitence, mes gémissemens & mes//larmes ne font que renouveller le sou//venir de mes offenses. C’est en vain//que je crie vers le Ciel, Dieu n’écoute//point les pécheurs: il se mocque d’eux//dans leurs miséres, il se plaît à les acca//bler. Comme créature, Dieu m’écoute://comme enfant d’Adam, il me méprise://mais comme pecheur, il ne peut son//ger à moi sans me punir de toute la//force de sa rigueur, ou selon toute la//capacité que je puis avoir de souffrir.//Que l’état d’un pécheur est un état mi//serable! Mais n’y pensons pas davan//tage sans JESUS-CHRIST.//Elevation à Dieu.//O JESUS qui êtes venu au monde//pour appeller non les justes, mais//les pécheurs; qui avez pris toutes les//marques des pecheurs; qui avez bien//voulu être regardé comme pécheur,//& comme l’ami des pécheurs; Vous//enfin qui avez ardemment desiré de//souffrir pour des pecheurs de la main//même des pecheurs, une mort qui
[412]n’étoit destiné que pour les plus infa//mes pécheurs: O JESUS le Sauveur//des pecheurs, servez-moi de bouclier//contre les traits de la colére de Dieu.//Arrestez le bras de vôtre Pere prêt à//s’appesantir sur moi. Joignez vos gé//missemens aux miens, mêlez vos lar//mes avec les miennes, afin qu’elles ne//soient plus le sujet de la mocquerie &//de l’indignation de mon Dieu. Je ne//demande pas, que vous me releviez//de terre, que vous essuyez mes yeux,//que vous me rendiez ma premiere rob//be: Je ne suis plus dans l’état d’inno//cence & je ne veux plus vivre que//dans les douleurs, & les humiliations.//Oüy, Seigneur, je veux demeurer pro//sterné contre terre, le visage plein de//poussiere & de larme; & porter ainsi//avec vous une partie de la honte, &//de la confusion que je mérite pour mes crimes.//II. CONSIDERATION.//LA condition de l’homme comme//enfant d’Adam, quoique racheté//par JESUS-CHRIST, demande né//cessairement un séparation & une pri-
[413]vation de tous les plaisirs des sens, & de//tous les objets de la concupiscence. Car//un enfant d’Adam, quelque saint & jus//te qu’on le veuille supposer, sent toû-//jours un poids qui le porte vers la terre,//& qui contre-balance l’effort que le//poids de la grace fait sur son esprit. Or//comme le poids de la grace ne dépend//pas de nous, & que ce poids agit d’au//tant plus que le poids de la concupiscen//ce est plus leger; il est visible que tout//homme est dans une obligation tres-é//troite de diminuer ce dernier poids, en//évitant avec soin les plaisirs sensibles: puisque ces plaisirs nous portent naturel//lement à l’amour des objets qui sem//blent les causer, & qu’ainsi ils irritent//& fortifient extrémement la concupiscence.//Mais la privation ou la pénitence n’est//pas seulement utile pour cooperer à la//grace, ou pour n’en pas empêcher l’ef//fet, elle est même assez souvent nécessai//re pour la mériter. C’est apparemment//la voie la plus courte pour l’obtenir; &//elle ne manque jamais de l’obtenir, lors//qu’elle est pratiquée par un mouvement//de l’esprit de Dieu.
[414]Quand on considére que l’ordre im//muable de la justice est la régle inviola//ble & nécessaire de la volonté de Dieu,//on comprend parfaitement que les pé//cheurs sont indispensablement obligez à//la privation & à la pénitence; car il est//évident que l’ordre demande que le pé//cheur soit puni.//Tout homme doit desirer, aussi-bien//que Sainte Thérése, ou de souffrir ou de//mourir: ou plûtôt comme Sainte Mag//delaine de Pazzi, de souffrir & de ne point sitost mourir. Car tout homme//qui aime l’ordre, qui préfere la volonté//de Dieu à la sienne, qui respecte la beau//té de l’univers; non cette beauté visible//qui est l’objet de nos sens, mais la beau//té intelligible qui est l’objet de nôtre//esprit: Tout homme qui ne se con//sidere que comme partie des ouvra//ges de Dieu, & qui ne met pas sa der//niere fin dans soi-mesme: enfin tout//homme qui ne s’imagine pas devoir s’ai//mer plus que Dieu-mesme, doit se con//former à la volonté de son Tout. Il//doit prendre le parti de Dieu, & animé//du zele de sa justice exercer contre soi- //mesme une rigueur nécessaire: mais une
[415]rigueur qui le remettra dans l’ordre d’au//tant plus promptement, qu’il l’exercera//plus volontairement; car si la punition//du péché n’étoit point volontaire elle se//roit nécessairement éternelle.//Si l’on considere que le plaisir est une//récompense, qu’il n’y a que Dieu qui//soit capable de le produire en nous, &//qu’il s’est obligé par l’ordre de la nature,//qui n’est rien autre chose que ses volon//tez éternelles, à nous en faire sentir,//lorsque les corps qui nous environnent//produisent dans le nôtre des mouvemens//utiles à sa conservation; certainement on//ne doutera pas que c’est un une impudence//& une effronterie abominable, que de//se servir de l’immutabilité des volontez//d’un Dieu juste, pour se faire récom//penser, dans le temps qu’on mérite com//me pécheur d’être puni, & même pour//des crimes que l’on commet actuelle//ment contre Dieu. Car enfin c’est une//chose horrible à penser, que d’obliger//la bonté de Dieu à favoriser nos pas//sions; & que de forcer, pour ainsi dire,//celui qui ne veut que l’ordre, à récom//penser, pour ainsi, dire, le desordre.Mais si l’on considere d’un autre cô-
[416]té que la douleur est une peine, qu’il n’y//a que Dieu qui soit capable de la causer//en nous, & qu’il s’est obligé par le mê//me ordre de la nature à nous en faire//sentir, lorsque les corps qui nous envi//ronnent produisent dans le nôtre des//mouvemens contraires à sa conservation;//on ne doutera pas non plus qu’un pecheur//qui se conforme volontairement à l’or//dre de la justice, & qui se sert de l’im//mutabilité des volontez de Dieu pour se//remettre dans l’ordre; qu’un pecheur qui accorde, pour ainsi dire, Dieu avec//Dieu même, l’ordre naturel avec l’or//dre essentiel & nécessaire, & qui se re//connoissant pecheur, oblige Dieu en//conséquence de ses volontez à le traiter//comme il mérite de l’être: on ne doute//ra pas dis-je, qu’un tel pecheur n’attire//sur lui la miséricorde d’un Dieu, aussi//bon qu’est celui que nous adorons. car//enfin un tel pecheur est aimable; il au//gmente la beauté de l’univers, il rentre//dans l’ordre autant qu’il lui est possible,//& mesme il y rentre parfaitement, ses souffrances étant confonduës avec celles//de JESUS- CHRIST, qui seul est une//victime capable de rétablir toutes choses.
[417]Qu’il a de difference entre un volu//ptueux & un pénitent! Tâchons encore//une fois de la bien connoître. Un volu//ptueux est un monstre qui blesse l’ordre,//& qui corrompt la beauté de l’univers://un vrai penitent rétablit l’ordre, & rend//à l’univers ce qu’il lui avoit ôté. Un vo//luptueux est un traître qui abuse de la//bonté de son Souverain, & qui se sert//malicieusement de la connoissance qu’il//a de ses desseins, pour l’obliger à des a//ctions indignes de lui: Un pénitent est//un serviteur fidéle, qui étudie les volon//tez de son maître, qui les execute à ses//propres dépens, & qui se sert adroite//ment de la connoissance qu’il a de ses in//clinations, pour mériter légitimement//ses bonnes graces. enfin un voluptueux//est un criminel qui comme incessam//ment de nouveaux crimes; c’est un pe//cheur endurci qui boit le peché comme//l’eau, & qui ne se réjouït que du mal://c’est un démon condamné dont l’arrêt//n’est point encore prononcé: enfin c’est//une victime qui s’engraisse pour le jour//de la vengeance du Seigneur, & pour// être la nourriture d’un feu qui ne s’étein//dra jamais. Le vrai pénitent au contraire
[418]est un homme juste, qui craint plus le//peché qu’il n’aime le plaisir: c’est un//coeur contrit & humilié, qui se purifie//sans cesse dans l’amertume & dans la//douleur. C’est une victime qui brûle par//amour: victime trop aimable pour de//meurer dans l’ordre de la justice; elle//doit entrer dans celui de la miséricorde: car sa peine étant volontaire elle ne peut//pas durer toujours.//Il ne faut donc pas se persuader, com//me bien des gens, que JESUS-CHRIST//soit venu dispenser les pécheur de faire//pénitence. JESUS- CHRIST n’est pas//venu renverser l’ordre des chose: il//est venu, pour ainsi dire, faire péniten//ce, ou plûtôt il est venu souffrir avec les//pecheurs, afin de sanctifier leur péniten//ce, & de la rendre agréable à Dieu. Il//est venu porter par la grandeur de sa qua//lité, ce que les hommes ne pouvoient//porter, à cause de la foiblesse de leur//nature, à cause de la limitation de leur//être, à cause de l’indignité de leur per//sonne. Mais il n’est pas venu les dispen//ser de faire pénitence. Il les encourage//au contraire par son exemple, il les for//tifie par sa grace, il les enseigne par ses
[419]paroles à souffrir: car il n’y a que ceux//qui le suivront à la mort, qui doivent//prétendre à la vie qu’il nous a méritée//par sa mort. Si quelqu’un, dit-il, veut ressusciter avec moi, qu’il renonce à sa//propre vie, qu’il se charge de l’instru//ment de son supplice, qu’il porte sa croix
[N.D.E. 1: Cf. Luc 9, 23; Marc 8, 34 & Matthieu 10, 38.]&//qu’il me suive; car celui qui voudra //conserver sa vie, la perdra. Il reprend//même severement le plus grand de ses Apôtres, à cause qu’il vouloit le détour//ner de souffrir: Il l’appelle Satan: il lui//commande de se retirer de devant lui,//& il lui reproche qu’il n’a point de goût//pour les choses de Dieu.* Mais JESUS//se retournant & regardant ses Disci//ples, reprit rudement Pierre, & lui dit://Retirez-vous de moi, Satan; parce que//vous n’avez point de goût pour les cho//ses de Dieu, mais seulement pour les//choses de la terre. Et appellant à soi le//peuple avec ses disciples, il leur dit: Si//quelqu’un veut venir aprés moi, qu’il//renonce à soi-même, qu’il se charge de sa//croix, & me suive. Car celui qui se vou//dra sauver, se perdra; & celui qui se//perdra pour l’amour de moi & de l’E-//* Chap. 8. de saint Marc.
[420]vangile, se sauvera, &c. Voila quels//sont les sentimens de la Sagesse Eternel//le: sentimens qui ne regardent pas seu//lement les Apôtres, mais tous les hom//mes en general: & ayant appellé le peu//ple avec ses disciples, il leur dit: Si//quelqu’un veut me suivre qu’il renonce//à soi-même, &c.//Elevation à Dieu.//Seigneur, dont toutes les volontez//sont efficaces & les décrets immua//bles, vous avez voulu que l’homme goû//tât du plaisir dans l’usage des biens sen//sibles: mais l’homme ingrat aime ces//faux biens, & méprisa lé véritable cau//se de son bonheur actuel; ou plûtôt il//ne vous reconnaît pas, Seigneur, com//me seul capable d’agir en lui. Vous aviez//sagement établi que l’homme reconnût//par des preuves courtes et incontesta//bles, s’il devoit s’unir aux corps qui l’en//vironnent ou s’en separer, afin qu’il ne//fût point obligé de se détourner de vous,//ni de s’appliquer long-tems à eux: Et//voici au contraire que les hommes ne//pensent plus à vous. S’imaginant que//les corps causent en eux les plaisirs qu’ils
[421]sentent, ils se donnent tout à eux, ils ne//pensent qu’à eux, il n’aiment qu’eux;//& ce que vous aviez ordonné pour con//server l’homme juste dans la justice, ar//rête maintenant le pecheur dans le pe//ché. Seigneur, feriez- vous un miracle//pour des pecheurs? Non, non, Seigneur://que vos decrets subsistent. Malheur à//ceux qui vous tentent. Que les hommes//fuyent le poison, , s’ils veulent éviter la//mort. Ils reconnoissent bien ce poison//vous les en avez averti.//Mais ô Dieu plein d’équité pour vos//créatures, pouvons- nous haïr le plaisir;//pouvons-nous haïr ce vous nous//faites aimer! Il est juste que nous souf//frions comme pecheurs: mais pouvons-//nous aimer la douleur, que vous nous//faites, ce me semble, haïr par une im//pression invincible?//O Seigneur dont la//sagesse n’a point de bornes, faites- nous//parfaitement comprendre que vous n’ê//tes pas contraire à vous- même, & que//vos volontez ne sont pas contradictoi//res: Que le plaisir en lui-même n’est//point mauvais, & qu’il n’y a que la vé//ritable cause de nôtre bonheur qui mé//rite véritablement de l’amour et du res-
[422]pect: Que nous devons aimer cette cau//se de toute l’étenduë de nôtre coeur;//mais que nous devons avoir ce respect//pour elle, de ne pas la contraindre en//consequence de ses volontez generales à//nous récompenser, lors qu’absolument//parlant, elle devroit nous punir.//Seigneur, qui vous cachez à nos yeux,//faites paroître vôtre force & l’efficace de//vos volontez; & montrez-nous claire//ment & incessamment, que les corps qui//nous environnent, sont absolument in//capables de nous faire ni bien ni mal, que ce ne sont que de viles & inefficaces//substances. Peut-être que les hommes//prévenus par les secours ordinaires de//vôtre grace n’aimeront que vous, lors//qu’ils sçauront qu’il n’y a que vous qui//soyez capable de leur faire du bien &//peut-être qu’ils ne craindront que vous,//lors qu’ils auront bien compris, qu’il//n’y a que vous d’assez fort & d’assez//puissant pour leur faire souffrir du mal.//Mais, ô mon Dieu, agissez avec plus//de seureté & plus de misericorde envers//moi. Je sçai que vos créatures ne sont point mon bien, & je les aime. Je suis//convaincu que tout ce qui m’environne
[423]ne peut me pénetrer, & mon coeur s’ou//vre sans que j’y pense: il s’attend de re//cevoir des plus viles de vos créatures, ce//qu’il n’y a que vous qui me puissiez don//ner. O mon Dieu, agissez donc avec//moi plus seurement, qu’avec ceux qui//suivent éxactement leur lumiére dans les mouvements de leur amour. Se//parez-moi de vos créatures, puisqu’elles//me détournent de vous. Détournez mes//yeux de dessus les objets sensibles, puis//que je les prens pour vous, ou plûtôt,//puisque je les aime au lieu de vous. C’est//là le plus seur moyen de remedier aux//déreglemens de mon coeur.//Ma Philosophie n’est pas suffisante//pour regler mon amour; elle n’est bon//ne qu’à me rendre inexcusable devant//vous. Elle m’apprend que je me sers de//l’ordre, pour renverser l’ordre; que j’a//buse de vos bontez, pour favoriser le//mal; que je me sers de l’immutabilité de//vos decrets, pour récompenser la rebel//lion & le crime: elle me fait voir clai//rement mon impieté & mon injustice, mais elle m’y laisse plongé. J’ay horreur//de moi- même: mais je ne puis m’em//pêcher de m’aimer. Ainsi je me procure
[424]les plaisirs qui me rendent heureux, du moins pour le temps que je le goûte. O//Dieu, que je suis stupide & insensé! Je//m’aime pour un moment, & je me perds//pour une éternité. Mais je goûte ce mo//ment, & je ne goûte point l’éternité. J’y//pense, il est vrai; & ma pensée trouble//ma joie. Mais le plaisir tout affoibli qu’il//est par mes réfléxions, entraîne facile//ment un coeur qu’il a déja mis en mou//vement. Privez-moi donc, ô mon Dieu,//de tous les objets qui flattent mes sens,//& qui troublent ma raison. Si comme//Auteur de la nature vous me faites sen//tir du plaisir dans leur usage: comme//Auteur de la grace donnez-m’en du dé//goût & de l’horreur. Et ajoûtez à vos grandes miséricordes sur moi, dans le//tems auquel les peines sont meritoi//res, de me faire souffrir celles que je//mérite pour mes crimes. O Dieu, qui ne//pouvez laisser le peché impuni, faites-//moi rentrer incessamment dans l’ordre.//Formez-moi sur vôtre fils, crucifiez-//moi avec lui; & que sa croix qui n’est//que folie & que foiblesse aux yeux des//hommes, soit toute ma force, toute ma//sagesse, & toute ma joïe.
[425]O JESUS attaché en croix pour mes//pechez, je suis à vous. Attachez- moi//avec vous: crucifiez ma chair avec ses//passions & ses desirs déreglez: détruisez//ce corps de peché, ou délivrez-moi par//vôtre grace, de l’effort qu’il fait sans//cesse sur mon esprit. Nous sommes ba//ptisez en vôtre mort: nous sommes morts//à toutes les choses sensibles: nous sommes//même ensevelis avec vous par le baptê//me. Nôtre vieil homme, dit vôtre grand//Apôtre, a été attaché avec vous à la//croix, afin que le corps du péché fust dé//truit. Souffrirez-vous, ô JESUS, que//ce vieil homme revive, & que ce corps//du peché subsiste. O Sauveur du mon//de, achevez l’ouvrage que vous avez//commencé: continuez de souffrir dans//vos membres: achevez dans nôtre chair//le sacrifice que vous avez commencé en//Abel, que vous avez continué dans les//Patriarches & dans les Prophetes, &//que vous ne finirez que par la mort du//dernier membre de vôtre corps, qui sera le dernier saint que vous donnerez à//vôtre Eglise.//O Esprit de JESUS, amour du Pere//& du Fils, répandez vôtre charité dans
[426]nos coeurs, chassez de nos esprits la//crainte servile des esclaves, & remplis//sez-nous de cette crainte des enfans qui//donne droit à l’héritage de nôtre Pere,//Venez, Esprit consolateur, adoucir par//la delectation de la grace, l’amertume//& le degoût que nous trouvons dans la//pénitence. Faites- nous part des souffran//ces de JESUS, afin que nous ayions aussi//part à sa gloire. Mais rendez-nous plus//leger le poids de la croix; il est insup//portable à la nature. Réveillez nôtre//foi aux promesses divines: Répresen//tez-nous vivement la grandeur de nos//espérances; & donnez- nous de ce feu//que vous fîtes pleuvoir sur les Apôtres://de ce feu qui les embrasa de zele & d’ar//deur pour prêcher sans crainte la croix//de JESUS, & pour souffrir avec joie l’ignominie des foüets, la rigueur des//tourmens, & la mort même pour JE//SUS-CHRIST.

------------------------- FIN DU FICHIER humilite3 --------------------------------
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s