La mise en question du je pense cartésien par Pascal

Le moi introuvable ?« L’homme veut se voir, parce qu’il est vain. Il évite de se voir, parce que, étant vain, il ne peut souffrir la vue de ses défauts et de ses misères. Pour accorder donc ces désirs contraires, il a recours à un artifice digne de sa vanité, par lequel il trouve moyen de les contenter tous deux en même temps. C’est de couvrir d’un voile tous ses défauts, de les effacer en quelque sorte de l’image qu’il se forme de lui-même, et de n’y laisser que les qualités qui le peuvent relever à ses propres yeux. S’il ne les a pas effectivement, il se les donne par son imagination ; et s’il ne les trouve pas dans son propre être, il les va chercher dans les opinions des hommes, ou dans les choses extérieures qui l’attachent à son idée, comme si elles en faisaient partie ; et par le moyen de cette illusion, il est toujours absent de lui-même et présent à lui-même : il se regarde continuellement, et il ne se voit jamais véritablement, parce qu’il ne voit au lieu de lui-même que le vain fantôme qu’il s’en est formé », p. 312. Nicole (éd. de Port-Royal, chap. XXIV)

.Port Royal met en place une critique morale du moi, ce qui réduit la portée de l’analyse, qui souffre d’un fondement trop faible, à la différence de la critique de Pascal.Laf. 688, Sel. 567.

Qu’est-ce que le moi ? Pascal

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.Descartes Méditations Métaphysiques II « Que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts? Mais je juge que ce sont de vrais hommes, par la seule puissance de juger qui est en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux »

 Descartes découvre un je, substance, une substance pensante. Ce « je » qui est à la fenêtre, dans le cadre perspectiviste – ce n’est pas un hasard cette référence à la fenêtre de la peinture de la Renaissance, cette référence à l’ordre géométrique -, ce je reconstruit le monde. Il parle de son expérience mais surtout du pouvoir de la pensée qui élabore la perception. Il voit dans l’âmeAu contraire, Pascal questionne cette substantialisation. Il va substituer le moi au je. D’abord, c’est un homme qui se met à la fenêtre. Il évacue ainsi le je, de son poste d’observation, le reléguant du statut de sujet à celui d’objet. Changement de perspective. Il radicalise le doute cartésien, dans une sorte d’ironie sceptique.« si je passe par là puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? » Retournement de situation : le « je » de Descartes observait, Pascal devient le passant. Le moi se fait objet (du regard d’autrui et du discours sur lui), et se différencie de ce je. L’homme à la fenêtre, ne se préoccupe pas de ce moi qui passe par hasard. Il n’y a nulle finalité à l’œuvre…mais surtout, on n’en sait rien. Plusieurs raisons – et finalement aucune – peuvent expliquer sa présence à la fenêtre. Il y a une sorte de mystère, quelque chose qui échappe à celui qui passe et qui voit qu’on le regarde. Echec de la métaphysique à ressaisir le moi.Le moi échappe : « Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. » . Il ne peut être ressaisi dans sa singularité et encore moins dans ses qualités. Les attributs sont-ils vraiment les attributs de la substance ? telle est la question à laquelle nous renvoie Pascal.« Où est donc ce moi » : le moi n’occupe aucun espace. Faut-il lire ici la réponse à l’argument mathématique de Descartes dans la Première Méditation? Ou ici, à cette fenêtre de la perspective, qui cadre si bien géométriquement le « je »?On ne peut pas saisir le moi.Ni par les mathématiques ni par la métaphysique.Faut-il y renoncer? La réponse est dans le glissement qu’opère Pascal avec l’amour. L’ordre de la charité permet à Pascal de dépasser Descartes.Mais il faut aussi noter avant, que c’est en substantivant le moi, que Pascal signe la désubstantialisation de l’ego.

A Pascal Condillac répond : « Ce n’est pas l’assemblage des qualités qui fait la personne ; car le même homme, jeune ou vieux, beau ou laid, sage ou fou, serait autant de personnes distinctes ; et pour quelques qualités qu’on m’aime, c’est toujours moi qu’on aime ; car les qualités ne sont que moi modifié différemment. Si quelqu’un me marchant sur le pied, me disait : “vous ai-je blessé, vous ? non ; car vous pourriez perdre le pied, sans cesser d’être”. Serais-je bien convaincu de n’avoir point été blessé moi-même ? Pourquoi donc penserais-je que, parce que je puis perdre la mémoire et le jugement, on ne m’aime pas, lorsqu’on m’aime pour ces qualités ? Mais elles sont périssables : et qu’importe ? Le moi est-il donc une chose nécessaire de sa nature ? Ne périt-il pas dans les bêtes ? Et son immortalité dans l’homme n’est-elle pas une faveur de Dieu ? Dans le sens de Pascal, Dieu seul pourrait dire, moi », OEuvres philosophiques, pp. 238-239

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