John Stuart Mill De la liberté (1859)

John Stuart Mill

De la liberté (1859)

Chapitre III

 

De l’individualité comme l’un des éléments du bien-être

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On vient de voir les raisons pour lesquelles il est impératif de laisser les hommes libres de former leurs opinions et de les exprimer sans réserve ; on a vu également que si cette liberté n’est pas accordée, ou du moins revendiquée, en dépit de l’inter­diction, les conséquences en sont funestes pour l’intelligence et la nature morale de l’homme. Examinons à présent si ce ne sont pas les mêmes raisons qui exigent que les hommes soient libres d’agir selon leurs opinions – c’est-à-dire libres de les appliquer à leur vie sans que leurs semblables les en empêchent physiquement ou moralement, tant que leur liberté ne s’exerce qu’à leurs seuls risques et périls. Cette dernière condi­tion est naturellement indispensable. Personne ne soutient que les actions doivent être aussi libres que les opinions. Au contraire, même les opinons perdent leur immunité lorsqu’on les exprime dans des circonstances telles que leur expression devient une instigation manifeste à quelque méfait. L’idée que ce sont les marchands de blé qui affament les pauvres ou que la propriété privée est un vol ne devrait pas être inquiétée tant qu’elle ne fait que circuler dans la presse ; mais elle peut encourir une juste punition si on l’exprime oralement, au milieu d’un rassemblement de furieux attroupés devant la porte d’un marchand de blé, ou si on la répand dans ce même rassemble­ment sous forme de placard. Les actes de toute nature qui sans cause justifiable nuisent à autrui peuvent être contrôlés – et dans les cas les plus graves, ils le doivent – par la réprobation et, si nécessaire, par une intervention active des gens. La liberté de l’individu doit être contenue dans cette limite: il ne doit pas nuire à autrui. Et dès lors qu’il s’abstient d’importuner les autres et qu’il se contente d’agir suivant son inclina­tion et son jugement dans ce qui ne concerne que lui, les mêmes raisons qui montrent que l’opinion doit être libre prouvent également qu’on devrait pouvoir, sans vexations, mettre son opinion en pratique à ses propres dépens. Que les hommes ne soient pas infaillibles, que ses vérités ne soient, pour la plupart, que des demi-vérités, que l’unité d’opinions ne soit pas souhaitable si elle ne résulte pas de la comparaison la plus libre et la plus totale des opinions contraires, et enfin que la diversité d’opinions ne soit pas un mal mais un bien tant que l’humanité n’est pas mieux à même de reconnaître toutes les facettes de la vérité : voilà des principes applicables tant à la manière d’agir des hommes qu’à leurs opinions. De même qu’il est utile, tant que l’humanité est impar­faite, qu’il y ait des opinions différentes, il est bon qu’il y ait différentes façons de vivre et que toute latitude soit donnée aux divers caractères, tant qu’ils ne nuisent pas aux autres, et qu’il est donné à chacun d’éprouver la valeur des différents genres de vie. Bref, il est souhaitable que l’individualité puisse s’affirmer dans tout ce qui ne touche pas directement les autres. Si ce n’est pas le caractère propre de la personne, mais les traditions et les mœurs des autres qui dictent les règles de conduite, c’est qu’il manque l’un des principaux ingrédients du bonheur humain, et en tout cas l’ingrédient le plus essentiel du progrès individuel ou social.

 

Lorsqu’on soutient ce principe, Ia plus grande difficulté ne réside pas tant dans l’appréciation des moyens qui conduisent à un but reconnu que dans l’indifférence générale des gens envers le but lui-même. Si l’on considérait le libre développement de l’individualité comme l’un des principes essentiels du bien-être, si on le voyait non pas comme accessoire coordonné à tout ce qu’on désigne par civilisation, instruction, éducation, culture, mais comme un élément et une condition nécessaires de toutes ces choses, il n’y aurait pas de danger que la liberté fût sous-estimée, et il n’y aurait pas de difficulté extraordinaire à tracer la frontière entre elle et le contrôle social. Mais malheureusement, les modes de pensée habituels ne reconnaissent que rarement une valeur intrinsèque ou un mérite spécifique à la spontanéité individuelle. La majorité, satisfaite des coutumes habituelles de l’humanité (parce que c’est elle qui les a faites ce qu’elles sont), ne voit pas pourquoi ces coutumes ne satisferaient pas tout le mon­de. Plus encore, la spontanéité n’entre pas dans l’idéal de la plupart des réformateurs moraux et sociaux: on la considère avec jalousie, comme un obstacle gênant, voire rebelle à l’acceptation générale de ce qu’ils jugent être le mieux pour l’humanité. Rares sont ceux qui, en dehors de l’Allemagne, comprennent cette doctrine à l’origine du traité de l’éminent savant et politicien Wilhelm von Humboldt: « La fin de l’hom­me, non pas telle que la suggèrent de vagues et fugitifs désirs, mais telle que la pres­crivent les décrets éternels ou immuables de la raison, est le développement le plus large et le plus harmonieux de toutes ses facultés en un tout complet et cohérent » ; de sorte que l’objet « vers lequel doit tendre constamment tout être humain, et en particulier ceux qui ont l’ambition d’influencer leurs semblables, est l’individualité de la puissance et du développement. » Il y a pour cela deux conditions à remplir: « la liberté et la variété des situations », de l’union desquelles naissent « la vigueur individuelle et la diversité », lesquelles fusionnent enfin dans « l’originalité » [1].

 

Cependant, si neuve et si surprenante que puisse paraître une doctrine telle que celle de Humboldt qui attache tant de prix à l’individualité, il faut néanmoins pouvoir l’évaluer. Personne n’estime que la perfection en matière de conduite humaine con­siste à se copier tout simplement les uns les autres. Personne n’estime non plus que le jugement ou le caractère particulier d’un homme ne doit compter pour rien dans sa manière de vivre et de soigner ses intérêts. D’un autre côté, il serait absurde de préten­dre que les hommes doivent vivre comme si on ne connaissait rien dans le monde avant leur naissance, comme si jamais encore l’expérience n’avait montré que certai­nes façons de vivre étaient préférables à d’autres. Nul ne conteste qu’on doive élever et instruire la jeunesse de façon à lui faire profiter des acquis de l’expérience humai­ne. Mais c’est là le privilège et la condition propre d’un être humain dans la maturité de ses facultés que de se servir de l’expérience et de l’interpréter à sa façon. C’est à lui de découvrir ce qui, dans l’expérience transmise, est applicable à sa situation et à son caractère. Les traditions et les coutumes des autres sont, jusqu’à un certain point, des témoignages de ce que leur expérience leur a appris, et elles justifient une présomp­tion qui, comme telle, est digne de respect. Mais il se peut en premier lieu que l’expérience des autres soit trop étroite, ou qu’il l’ait mal interprétée; il se peut deuxiè­mement que leur interprétation soit juste sans toutefois convenir à un individu particulier. Les coutumes sont faites pour les vies et les caractères ordinaires ; mais un individu peut avoir une vie et un caractère extraordinaires. Troisièmement, même si les coutumes sont à la fois bonnes en soi et adaptées à l’individu, il se peut que se conformer à la coutume uniquement en tant que telle n’entretienne ni ne développe en lui aucune des qualités qui sont l’attribut distinctif d’un être humain. Les facultés humaines de la perception, du jugement, du discernement, de l’activité intellectuelle, et même la préférence morale, ne s’exercent qu’en faisant un choix. Celui qui n’agit jamais que suivant la coutume ne fait pas de choix. Il n’apprend nullement à discerner ou à désirer ce qui vaut mieux. La force intellectuelle et la force morale, tout comme la force physique, ne s’améliorent qu’avec l’exercice. On n’exerce pas ses facultés en faisant ou en croyant une chose simplement parce que d’autres la font ou qu’ils y croient. Si une personne adopte une opinion sans que les principes de celle-ci lui paraissent concluants, sa raison n’en sortira pas renforcée, mais probablement affai­blie ; et si elle fait une action (qui n’affecte ni les affections ni les droits d’autrui) dont les motifs ne sont pas conformes à ses opinions et à son caractère, ceux-ci tomberont dans l’inertie et la torpeur au lieu d’être stimulés.

 

Celui qui laisse le monde, ou du moins son entourage, tracer pour lui le plan de sa vie, n’a besoin que de la faculté d’imitation des singes. Celui qui choisit lui-même sa façon de vivre utilise toutes ses facultés : l’observation pour voir, le raisonnement et le jugement pour prévoir, l’activité pour recueillir les matériaux en vue d’une déci­sion, le discernement pour décider et, quand il a décidé, la fermeté et la maîtrise de soi pour s’en tenir à sa décision délibérée. Il lui faut avoir et exercer ces qualités dans l’exacte mesure où il détermine sa conduite par son jugement et ses sentiments personnels. Il est possible qu’il soit sur une bonne voie et préservé de toute influence nuisible sans aucune de ces choses. Mais quelle sera sa valeur relative en tant qu’être humain ? Ce qui importe réellement, ce n’est pas seulement ce que font les hommes, mais le genre d’homme qu’ils sont en le faisant. Parmi les œuvres de l’homme que la vie s’ingénie à perfectionner et à embellir, la plus importante est sûrement l’homme lui-même. A supposer que ce soit des machines – des automates d’apparence humaine – qui construisent les maisons, cultivent le blé, se battent à la guerre, jugent les cau­ses, élèvent des églises et disent les prières, ce serait encore une perte considé­ra­ble d’échanger ces automates contre les hommes et les femmes qui peuplent aujourd’hui les parties les plus civilisées du monde, car ils ne sont que de tristes échantillons de ce que la nature peut et veut produire. La nature humaine n’est pas une machine qui se construit d’après un modèle et qui se programme pour faire exactement le travail qu’on lui prescrit, c’est un arbre qui doit croître et se développer de tous côtés, selon la tendance des forces intérieures qui en font un être vivant.

 

On concèdera probablement qu’il est préférable que les hommes cultivent leur intelligence et qu’il vaut mieux suivre intelligemment la coutume – quitte à dévier à l’occasion – que de s’y conformer aveuglément et mécaniquement. Jusqu’à un certain point, il est admis que notre intelligence doit nous appartenir; mais on n’admet pas aussi volontiers qu’il doit en être de même pour nos désirs et nos impulsions, et qu’en posséder de forts puisse être autre chose qu’un péril et un piège. Et pourtant, désirs et impulsions font partie de la perfection de l’être humain, au même titre que les croyan­ces et les contraintes ; et de fortes impulsions ne sont dangereuses que lorsqu’elles sont mal équilibrées: lorsqu’un ensemble de buts et d’inclinations s’est fortement développé au détriment d’autres avec qui il aurait dû coexister. Ce n’est pas parce que les désirs des hommes sont forts qu’ils agissent mal, mais parce que leurs consciences sont faibles. Il n’y a pas de lien naturel entre des impulsions fortes et une conscience faible : le lien naturel s’établit en sens inverse. Dire que les désirs et les sentiments d’une personne sont plus forts et plus variés que ceux d’une autre, c’est dire simple­ment qu’il y a en elle davantage de matière brute de la nature humaine; ce qui signifie que si elle est capable de plus de mal, elle est aussi capable de plus de bien. De fortes impulsions, c’est simplement une autre façon de nommer l’énergie. L’énergie a beau pouvoir être employée à de mauvaises fins, on tirera toujours davantage d’une nature énergique que d’une nature indolente et apathique. Ceux qui ont le plus de sensibilité naturelle sont aussi ceux qui peuvent développer les sentiments les plus cultivés. Cette ardente sensibilité qui rend les impulsions personnelles vives et puissantes peut aussi bien engendrer l’amour le plus passionné de la vertu que la maîtrise de soi la plus sévère. C’est en cultivant ces deux tendances que la société fait son devoir et protège ses intérêts, et non en rejetant l’étoffe qui fait les héros, parce qu’elle n’en fabrique justement pas. On dit d’une personne qu’elle a du caractère lorsqu’elle a des désirs et des impulsions personnels qui sont l’expression de sa propre nature telle que l’a développée et modifiée sa propre culture. Celui qui n’a ni désirs ni impulsions per­sonnels n’a pas davantage de caractère qu’une machine à vapeur. Si un individu a des impulsions non seulement personnelles, mais fortes et dominées par une volonté puissante, il a ce qu’on appelle un caractère énergique. Penser qu’il ne faut pas encou­rager le développement de l’individualité en matière de désirs et d’impulsions, c’est soutenir que la société n’a nul besoin de natures fortes – qu’elle ne s’en trouve pas mieux pour contenir un grand nombre de personnes de caractère – et qu’il n’est pas souhaitable de voir la moyenne des hommes posséder trop d’énergie.

 

Dans les sociétés naissantes, ces énergies étaient peut-être trop développées, et la société n’avait pas le pouvoir de les discipliner et de les contrôler. C’était un temps où l’élément de spontanéité et d’individualité dominait à l’excès, et où le principe social avait à lui livrer de rudes combats. La difficulté était alors d’amener les hommes puissants de corps ou d’esprit à obéir à des règles qui prétendaient contrôler leurs impulsions. Pour vaincre cette difficulté, la loi et la discipline, à l’instar des papes dans leur lutte contre les empereurs, proclamèrent leur pouvoir sur l’homme tout entier, revendiquant le droit de contrôler sa vie tout entière afin de pouvoir contrôler aussi son caractère, que la société n’était pas parvenue à contenir jusque-là. Mais, aujourd’hui, alors que la société a largement raison de l’individu, le danger qui guette la nature humaine n’est plus l’excès, mais la déficience des impulsions et des incli­nations. Les choses ont bien changé depuis que les passions des puissants, forts de leur position ou de leurs talents personnels, étaient en rébellion constante contre les lois et les règlements et devaient être étroitement bridées pour que leur voisinage pût jouir de quelque sécurité. A notre époque, de la classe la plus haute à la plus basse, tout le monde vit sous le regard d’une censure hostile et redoutée. Non seulement en ce qui concerne les autres, mais en ce que ne concerne qu’eux-mêmes, jamais les individus et les familles ne se demandent : « Qu’est-ce que je préfère ? Qu’est-ce qui conviendrait à mon caractère et à mes dispositions ? Qu’est-ce qui permettrait à ce qu’il y a de plus élevé et de meilleur en moi d’avoir libre jeu, de se développer et de prospérer ? » Mais au contraire, ils se demandent: « Qu’est-ce qui convient à ma si­tua­tion ? » ou « Que font ordinairement les personnes de ma position et de ma fortune ? » ou pire encore « Que font ordinairement les personnes d’une position et d’une fortune supérieures à la mienne ? » Je ne veux pas dire qu’ils préfèrent l’usage à leurs inclinations, car jamais il ne leur vient à l’idée qu’ils puissent avoir d’aspirations autres que la coutume. Ainsi l’esprit lui-même plie sous le joug, et même dans ce que les gens font pour leur plaisir, leur première pensée va à la conformité: ils aiment en masse; ils ne portent leur choix que sur les choses qu’on fait en général ; ils évitent comme un crime toute singularité de goût, toute excentricité de conduite, si bien qu’à force de ne pas suivre leur naturel, ils n’ont plus de naturel à suivre. Leurs capacités humaines sont atrophiées et inertes ; ils deviennent incapables du moindre désir vif, du moindre plaisir spontané; ils n’ont généralement ni opinions ni sentiments de leur cru, ou vraiment leurs. Maintenant, est-ce là la condition idéale de la. nature hu­maine ?

 

Oui, si l’on en croit la théorie calviniste. Selon elle, le plus grand péché de l’hom­me, c’est d’avoir une volonté propre. Tout le bien dont l’humanité est capable tient dans l’obéissance. Vous n’avez pas le choix; vous devez agir ainsi et non autrement: « Tout ce qui n’est pas un devoir est péché. » La nature humaine étant complètement corrompue, il n’y a de rachat pour quiconque n’a pas tué en lui la nature humaine. Pour celui qui accepte semblable théorie, ce n’est pas un mal que de réprimer toutes les facultés, toutes les capacités et tous les sentiments humains: l’homme n’a besoin d’aucune aptitude si ce n’est celle de s’abandonner à la volonté de Dieu; et s’il se sert de ses facultés dans un but autre que d’accomplir cette volonté plus efficacement, il vaudrait mieux pour lui qu’il ne les possède pas. Voilà la théorie du calvinisme, et nombre de ceux qui ne se considèrent pas calvinistes la professent sous une autre for­me plus modérée; l’adoucissement consiste à donner une interprétation moins ascéti­que de la volonté supposée de Dieu, en affirmant qu’il veut que les hommes satisfas­sent certaines de leurs inclinations, non pas à leur manière, mais par l’obéissance, c’est-à-dire d’une certaine manière prescrite par l’autorité, et qui doit être la même pour tous.

 

Sous l’une ou l’autre de ces formes, on tend maintenant fortement vers cette théorie étroite de la vie, et vers ce type de caractère humain étriqué et borné qu’elle favorise. Sans aucun doute, nombreux sont ceux qui croient sincèrement que les hommes ainsi torturés et rabougris sont tels que les a voulus leur créateur, tout comme beaucoup croient que les arbres sont bien plus beaux taillés en boule ou en formes d’animaux que laissés dans leur état naturel. Mais si cela fait partie de la religion de croire que l’homme a été créé par un Être bon, il est alors plus logique de croire que cet Être a donné à l’homme ses facultés pour qu’il les cultive et les déve­loppe, et non pour qu’elles soient extirpées et réduites à néant, et qu’Il se réjouit chaque fois que ses créatures font un pas vers l’idéal qu’elles portent en elles, qu’elles accroissent une de leurs facultés, de compréhension, d’action ou de jouissance. Il existe un modèle d’excellence humaine bien différent du calvinisme, à savoir que l’humanité n’a pas reçu sa nature seulement pour en faire l’abnégation. « L’affirmation païenne de soi » est un des éléments de la valeur humaine, au même titre que « l’abnégation chrétienne de soi » [2]. Il y a un idéal grec de développement personnel, auquel se mêle, sans s’y substituer, l’idéal platonicien et chrétien de maîtrise de soi. Peut-être vaut-il mieux être un John Knox qu’un Alcibiade, mais mieux vaut encore être un Périclès ; et s’il existait un Périclès aujourd’hui, aucune des bonnes qualités de John Knox ne lui ferait sans doute défaut.

 

Ce n’est pas en noyant dans l’uniformité tout ce qu’il y a d’individuel chez les hommes, mais en le cultivant et en le développant dans les limites imposées par les droits et les intérêts d’autrui, qu’ils deviennent un noble et bel objet de contemplation; et de même que l’œuvre prend le caractère de son auteur, de même la vie humaine devient riche, diversifiée, animée, apte à nourrir plus abondamment les nobles pen­sées et les sentiments élevés ; elle renforce le lien entre les individus et l’espèce, en accrois­sant infiniment la valeur de leur appartenance a celle-ci. À mesure que se développe son individualité, chacun acquiert plus de valeur à ses propres yeux et devient par conséquent mieux à même d’en acquérir davantage aux yeux des autres. On atteint alors à une plus grande plénitude dans son existence, et lorsqu’il y a davantage de vie dans les unités, il y en a également davantage dans la masse qu’elles composent. On ne peut pas se dispenser de comprimer les spécimens les plus vigou­reux de la nature humaine autant que nécessaire pour les empêcher d’empiéter sur les droits des autres ; mais a cela, on trouve ample compensation, même du point de vue du développement humain. Les moyens de développement que l’individu perd par l’interdiction de satisfaire des penchants nuisibles aux autres s’obtiennent surtout aux dépens du développement d’autrui. Et lui-même y trouve une compensation, car la contrainte imposée à son égoïsme autorise du même coup le meilleur développement possible de l’aspect social de sa nature. Être astreint pour le bien des autres aux strictes règles de la justice développe les sentiments et les facultés qui ont pour objet le bien des autres. Mais d’être ainsi contraint par le seul déplaisir des autres à ne pas commettre d’actions susceptibles de leur nuire ne développe par ailleurs rien de bon, sinon une force de caractère qui se manifestera peut-être par une résistance à la contrainte. Si l’on se soumet, c’est une contrainte qui émousse et ternit le caractère. Pour donner une chance équitable à la nature de chacun, il faut que différentes per­son­nes puissent mener différents genres de vie. Les époques où une telle latitude a été laissée sont celles qui se signalent le plus à l’attention de la postérité. Le despotisme lui-même ne produit pas ses pires effets tant qu’il laisse subsister l’individualité ; et tout ce qui opprime l’individualité est un despotisme, quel que soit le nom qu’on lui donne, qu’il prétende imposer la volonté de Dieu ou les injonctions des hommes.

 

Après avoir identifié individualité et développement et démontré que seul l’entre­tien de l’individualité produit et peut produire des êtres humains bien développés, je pourrais clore ici mon argumentation; en effet, que dire de plus ou de mieux en faveur d’un certain état des affaires humaines, si ce n’est qu’il rapproche de la perfec­tion à laquelle les hommes peuvent aspirer. Ou alors, que dire de pire d’un obstacle au bien, si ce n’est qu’il empêche ce progrès ? Il se peut cependant que ces considérations ne suffisent point à convaincre ceux qui ont le plus besoin d’être convaincus; aussi est-il nécessaire de montrer en outre que ces êtres humains développés peuvent être de quelque utilité aux non-développés. Il faut montrer à ceux qui ne souhaitent pas la liberté et qui n’en auraient pas l’usage qu’ils peuvent être récompensés de permettre aux autres d’en user sans entrave.

 

Tout d’abord, j’aimerais suggérer qu’il est possible pour eux d’apprendre quelque chose des hommes qui goûtent cette liberté. Personne ne niera que l’originalité ne soit un élément précieux dans les affaires humaines. On a toujours besoin de gens non seulement pour découvrir des vérités nouvelles et signaler le moment où ce qui fut autrefois une vérité cesse de l’être, mais encore pour initier des pratiques nouvelles et donner l’exemple d’une conduite plus éclairée, montrant davantage de goût et de bon sens dans les affaires humaines. Ceci ne saurait être contredit par quiconque ne croit pas que le monde ait déjà atteint la perfection dans toutes ses coutumes et pratiques. Il est vrai que n’importe qui peut rendre ce service, mais rares sont ceux dans l’espèce humaine dont les expériences seraient un progrès sur l’usage établi si les autres les adoptaient. Mais ces rares personnes sont le sel de la terre ; sans elles, la vie humaine deviendrait une mare stagnante. Car non seulement ce sont elles qui introduisent les bonnes choses inconnues jusque-là, mais ce sont elles encore qui gardent en vie celles qui existent déjà. S’il n’y avait plus rien de nouveau à faire, l’intelligence humaine cesserait-elle pour autant d’être nécessaire ? Serait-ce une raison pour ceux qui prati­quent des coutumes anciennes d’oublier pourquoi ils les pratiquent ou de les pratiquer comme du bétail, et non comme des êtres humains ? Il y a dans les croyances et les pratiques les meilleures une trop grande tendance à dégénérer en action mécanique ; et, sans cette succession de personnes dont l’originalité perpétuellement renouvelée entretient la vie de ces croyances et de ces pratiques, une telle matière morte ne résisterait guère au choc causé par une matière réellement vivante; aussi n’y aurait-il alors aucune raison pour que la civilisation ne périsse pas, comme ce fut le cas de l’Empire byzantin. À la vérité, les hommes de génie sont et demeureront probable­ment toujours une faible minorité; mais pour qu’il y en ait, encore faut-il entretenir le terreau dans lequel ils croissent. Le génie ne peut respirer librement que dans une atmosphère de liberté. Les hommes de génie sont, ex vi termini, plus « individuels » que les autres, et donc moins capables de se couler, sans que cette compression ne leur soit dommageable, dans les quelques moules que la société fournit à ses mem­bres pour leur éviter la peine de se former un caractère. Si, par timidité, les hommes de génie se résignent à entrer dans un de ces moules, et à laisser s’atrophier cette partie d’eux-mêmes qui ne peut s’épanouir sous une telle pression, la société ne profitera guère de leur génie. Si en revanche, ils sont doués d’une grand force de caractère et brisent leurs chaînes, ils deviennent une cible pour la société qui, parce qu’elle n’a pas réussi à les réduire au lieu commun, se met alors à les montrer du doigt et à les traiter de « sauvages », de « fous » ou autres qualificatifs de ce genre – un peu comme si on se plaignait que le Niagara n’ait pas le flot paisible d’un canal hollandais.

 

Si j’insiste avec autant de force sur l’importance du génie et sur la nécessité de le laisser se développer librement, tant en pensée que dans la vie, c’est que, bien que je sache que nul ne refuse cette position en théorie, je sais aussi que le monde y est en réalité totalement indifférent. Les gens pensent que le génie est une belle chose si elle permet à un homme d’écrire un poème émouvant ou de peindre un tableau. Mais bien que le génie, dans son sens vrai d’originalité de pensée et d’action, soit pour les hom­mes un objet d’admiration, ils n’en pensent pas moins dans leur for intérieur qu’on peut très bien s’en passer. Malheureusement, cette attitude est trop naturelle pour qu’on puisse s’en étonner. S’il y a une chose dont les esprits peu originaux ne ressen­tent aucun besoin, c’est bien de l’originalité. Ils sont incapables de voir à quoi elle pourrait leur servir; et d’ailleurs, comment le pourraient-ils ? S’ils le pouvaient, ils ne manqueraient pas d’originalité. Le premier service que l’originalité doive leur rendre, c’est de leur ouvrir les yeux; après quoi, seulement, ils auraient quelque chance de devenir eux-mêmes originaux. Mais en attendant, qu’ils se souviennent que rien n’a jamais été fait sans que quelqu’un le fasse en premier, et que toutes les bonnes choses qui existent sont le fruit de l’originalité ; et qu’ils soient alors assez modestes pour croire que l’originalité a encore bien des choses à accomplir et pour se persuader que moins ils en ressentent le besoin, plus elle leur est nécessaire.

 

En vérité, quels que soient les hommages qu’on veuille bien rendre à la supériorité d’esprit, réelle ou supposée, la tendance générale dans le monde est d’accorder la place dominante à la médiocrité. Dans l’histoire ancienne, au moyen âge – et à un degré moindre durant la longue transition entre la féodalité et l’époque actuelle -, l’indi­vidu représentait une puissance en soi ; et s’il avait de grands talents ou une position sociale élevée, cette puissance était considérable. À présent, les individus sont perdus dans la foule. En politique, c’est presque un lieu commun de dire que c’est l’opinion qui, aujourd’hui, dirige le monde. Le seul pouvoir digne de ce nom est celui des masses et celui des gouvernements en tant qu’ils se font les organes des tendances et des instincts des masses. Et cela vaut aussi bien pour les relations morales et sociales de la vie privée que pour les affaires publiques. Ceux dont les opinions passent pour l’opinion publique diffèrent selon les pays : en Amérique, c’est toute la population blanche; en Angleterre, c’est principalement la classe moyenne. Mais toujours ils forment une masse : une médiocrité collective. Et, nouveauté plus grande encore, les gens de la masse n’empruntent plus leurs opinions aux dignitaires de l’Église ou de l’État, mais à quelques chefs notoires et à des livres. Leurs avis sont formés par des hommes très semblables à eux qui, par l’intermédiaire des journaux, s’adressent à eux ou parlent en leur nom dans l’inspiration du moment. Je ne me plains pas de cet état de choses. Je n’affirme pas que rien de mieux soit compatible en règle générale avec la médiocrité actuelle de l’esprit humain. Mais cela n’empêche pas le gouvernement de la médiocrité d’être un gouvernement médiocre. Jamais gouver­ne­ment d’une démocratie ou d’une aristocratie nombreuse ne s’est élevé et n’aurait pu s’élever au-dessus de la médiocrité, que ce soit dans ses actes politiques, les opinions, les talents, la mentalité qu’il produit, si la multitude souveraine ne s’était pas laissée guidée (comme elle l’a toujours fait à ses meilleurs moments) par les conseils et l’influence d’un homme ou d’une minorité plus doué et plus instruit. L’initiation aux choses sages et nobles vient et doit venir des individus, et d’abord généralement d’un individu isolé. L’honneur et la gloire de l’homme du commun est de pouvoir suivre cette initiative, d’avoir le sens de ce qui est sage et noble et de s’y laisser conduire les yeux ouverts. Je n’encourage pas ici cette sorte de « culte du héros » qui applaudit l’homme fort et génial quand il s’empare du gouvernement du monde et le réduit à ses ordres contre son gré. Tout ce à quoi un tel homme peut prétendre, c’est la liberté de montrer la voie. Le pouvoir de forcer les autres à l’emprunter est non seulement contraire à la liberté et aux développement du reste de la population, mais corrupteur pour l’homme de génie lui-même. il semble bien cependant que partout où les masses composées d’hommes ordinaires deviennent le pouvoir dominant, le contre-poids et le correctif de cette tendance se traduise par l’individualité toujours plus marquée des penseurs les plus éminents. C’est surtout dans de telles circonstances qu’au lieu de réprimer les individus exceptionnels, il faudrait les encourager à agir différemment de la masse. Autrefois, il n’y avait aucun avantage à ce qu’ils agissent différemment, si ce n’était pas pour agir mieux. Aujourd’hui, le simple exemple de la non-conformité, le simple refus de plier le genou devant la coutume est en soi un véritable service. Justement parce que la tyrannie de l’opinion est telle qu’elle fait de l’excentricité une honte, il est souhaitable, pour ouvrir une brèche dans cette tyrannie, que les gens soient excentriques. L’excentricité et la force de caractère vont toujours de paire, et le niveau d’excentricité d’une société se mesure généralement à son niveau de génie, de vigueur intellectuelle et de courage moral. Que si peu de gens osent maintenant être excentriques, voilà qui révèle le principal danger de notre époque.

 

J’ai dit qu’il était important de laisser le plus de champ possible aux choses con­traires à l’usage, afin qu’on puisse voir en temps voulu lesquelles méritent de passer dans l’usage. Mais l’indépendance d’action et le dédain de l’usage ne méritent pas seulement d’être encouragés pour la chance qu’ils donnent de découvrir de meilleures façons d’agir et des coutumes plus dignes d’être adoptées par tous. Il n’y a pas que les gens dotés d’un esprit supérieur qui puissent prétendre à mener la vie qui leur plaît. Il n’y a pas de raison pour que toute existence humaine doive se construire sur un modèle unique ou sur un petit nombre de modèles.

 

Il suffit d’avoir une dose suffisante de sens commun et d’expérience pour tracer le plan de vie le meilleur, non pas parce qu’il est le meilleur en soi, mais parce qu’il est personnel. Les êtres humains ne sont pas des moutons; et même les moutons ne se ressemblent pas au point qu’on ne puisse pas les distinguer. Un homme ne trouve un habit ou une paire de souliers qui lui vont que s’ils sont faits sur mesure ou s’il dispose d’un magasin entier pour faire son choix. Trouve-t-on plus facilement chaussure à son pied que vie à sa convenance ? Ou se peut-il qu’il y ait moins de diversité dans la conformation physique et intellectuelle des hommes que dans la forme de leurs pieds ? Ne serait-ce que parce que les hommes n’ont pas tous les mêmes goûts, il ne faut pas tenter de les fabriquer tous sur le même modèle. Il y a autant d’hommes que d’itinéraires intellectuels : de même que les plantes ne peuvent pas toutes vivre sous le même climat, les hommes ne peuvent pas tous prospérer dans la même atmosphère morale. Les mêmes choses qui aident une personne à cultiver sa nature supérieure peuvent être des obstacles pour une autre. Le même mode de vie est pour l’une une stimulation salutaire qui entretient au mieux ses facultés d’action et de jouissance, tandis que pour l’autre il est un fardeau gênant qui suspend ou détruit la vie intérieure. Il y a de telles différences entre les hommes, dans leurs sources de plaisir, dans leurs façons de souffrir et de ressentir l’effet des diverses influences physiques et morales que, sans différence correspondante dans leurs modes de vie, jamais ils ne pourront prétendre à leur part de bonheur ni s’élever à la stature intellec­tuelle dont leur nature est capable. Pourquoi donc la tolérance devrait-elle seulement se limiter, dans le sentiment du publie, aux goûts et aux modes de vie qui arrachent l’assentiment par le nombre de leurs adhérents ? il n’y a personne (si ce n’est dans les institutions monastiques) pour nier complètement la diversité des goûts. Une per­sonne peut, sans encourir de blâme, aimer ou ne pas aimer le canotage, le cigare, la musique, la gymnastique, les échecs, les cartes ou l’étude, et cela parce que les partisans et les ennemis de toutes ces choses sont trop nombreux pour être réduits au silence. Mais les hommes – et plus encore les femmes – qui peuvent être accusés soit de faire « ce que personne ne fait », soit de ne pas faire « ce que tout le monde fait », peuvent se voir autant dénigrés que s’ils avaient commis quelque grave délit moral. Il faut que les gens aient un titre ou quelqu’autre insigne qui les élève dans l’opinion de leurs concitoyens au niveau de gens de qualité, pour qu’ils puissent se permettre tant soi peu le luxe de faire ce qui leur plaît, sans nuire à leur réputation. Se le permettre tant soi peu, je le répète, car quiconque se permet trop ce luxe risque bien pire que l’injure, à savoir d’être traduit devant une commission de lunatico et de se voir enlever ses biens au profit de sa famille [3].

 

 

Il y a une caractéristique dans l’orientation actuelle de l’opinion publique qui est singulièrement de nature à la rendre intolérante envers toute démonstration marquée d’individualisme. En moyenne, les hommes ne sont pas seulement modérés dans leur intelligence, mais encore modérés dans leurs inclinations. Ils n’ont pas de goûts ou de désirs assez vifs qui les incitent à faire quoi que ce soit d’extraordinaire, si bien qu’ils ne comprennent pas ceux qui en ont et qu’ils les classent parmi les fous et les agités qu’ils ont coutume de mépriser. Maintenant, pour savoir à quoi nous attendre, suppo­sons que, outre ce fait général, s’amorce un fort mouvement en faveur du progrès moral. De nos jours, un tel mouvement s’est amorcé : on a beaucoup fait pour pro­mou­­voir la régularité de la conduite et décourager les excès ; et il y a dans l’air un esprit philanthropique qui ne trouve pas pour S’exercer terrain plus propice que l’amé­lio­ration de ses semblables en fait de morale et de prudence. Ces tendances rendent le public plus disposé qu’autrefois à prescrire des règles de conduite générales et à s’efforcer de ramener tout le monde à la norme reçue. Et cette norme, expresse ou tacite, est de ne rien désirer vivement. Son idéal de caractère est de n’avoir pas de caractère marqué – d’estropier, à force de compression, comme le pied d’une dame chinoise, toute partie saillante de la nature humaine qui tend à rendre une personne franchement dissemblable du commun des hommes.

 

Comme il en va généralement des idéaux qui excluent la moitié de ce qui est désirable, la norme actuelle d’approbation ne produit qu’une imitation inférieure de l’autre moitié. Au lieu de grandes énergies guidées par une raison vigoureuse et de forts sentiments puissamment contrôlés par une volonté scrupuleuse, elle produit de faibles sentiments et de faible énergies qui, pour cette raison, peuvent se conformer à la règle, du moins extérieurement, sans grand effort de la part de la volonté ou de la raison. Déjà, les caractères énergiques et d’envergure appartiennent de plus en plus au passé. Aujourd’hui, dans notre pays, cette énergie ne s’exprime guère plus que dans les affaires. L’énergie qu’on y dépense peut encore être jugée considérable. Le peu qu’il en reste après cet emploi est utilisé à quelque passe-temps, peut-être utile, voire philanthropique, mais qui est toujours une chose unique, et généralement sans enver­gure. La grandeur de l’Angleterre est maintenant toute collective: petits individuelle­ment, nous ne semblons capables de rien de grand que par notre habitude de nous associer; et cela suffit amplement à contenter nos philanthropes moraux et religieux. Mais ce sont des hommes d’une autre trempe qui ont fait de l’Angleterre ce qu’elle est; et des hommes d’une autre trempe seront nécessaires pour empêcher son déclin.

 

Le despotisme de la coutume est partout l’obstacle qui défie le progrès humain, parce qu’il livre une dispute incessante à cette disposition de viser mieux que l’ordi­naire, et qu’on appelle, suivant les circonstances, esprit de liberté, esprit de progrès et d’amélioration. L’esprit de progrès n’est pas toujours un esprit de liberté, car il peut chercher à imposer le progrès à un peuple réticent ; et l’esprit de liberté, quand il résiste à de tels efforts, peut s’allier localement et temporairement aux adversaires du progrès ; mais la seule source d’amélioration intarissable et permanente du progrès est la liberté, puisque grâce à elle, il peut y avoir autant de foyers de progrès que d’indi­vidus. Quoi qu’il en soit, le principe progressif, sous ses deux formes d’amour de la liberté et d’amour de l’amélioration, s’oppose à l’empire de la Coutume, car il impli­que au moins l’affranchissement de ce joug; et la lutte entre ces deux forces constitue le principal intérêt de l’histoire de l’humanité. La plus grande partie du monde n’a, à proprement parler, pas d’histoire, parce que le despotisme de la Coutume y est total. C’est le cas de tout l’Orient. La coutume est là, souverain arbitre de toutes choses : justice et droit signifient conformité à la coutume ; et personne, si ce n’est quelques tyrans enivrés de pouvoir, ne songe à lui résister. Et nous en voyons le résultat. Ces nations doivent avoir eu autrefois de l’originalité ; elles ne sont pas sorties de terre peuplées, lettrées et profondément versées dans de nombreux arts de vivre; sous tous ces rapports, elles se sont faites elles-mêmes, et elles étaient alors les plus grandes et les plus puissantes nations du monde. Que sont-elles maintenant ? Elles sont asservies à des tribus dont les ancêtres erraient dans les forêts, tandis que les leurs avaient de magnifiques palais et des temples fastueux, à une époque où la coutume se départa­geait le pouvoir avec la liberté et le progrès. Un peuple, semble-t-il, peut progresser pendant un certain temps, puis s’arrêter: quand s’arrête-t-il ? Quand il perd l’Indi­vidualité. Si un tel changement devait affecter les nations de l’Europe, ce ne serait pas exactement sous la même forme: le despotisme de la coutume qui menace ces nations n’est pas précisément l’immobilisme. C’est un despotisme qui proscrit la singularité, mais qui n’exclut pas le changement, pourvu que tout change en même temps. Nous en avons fini avec les costumes traditionnels de nos aïeux. Chacun doit encore s’habil­ler comme les autres mais la mode peut changer une ou deux fois par an. Nous prenons alors soin de changer pour l’amour du changement, et non par une quelcon­que idée de beauté ou de commodité; car la même idée de beauté ou de commodité ne frapperait pas tout le monde au même moment, et ne serait pas abandonnée par tous simultanément. Mais nous sommes tous progressistes comme nous sommes tous versatiles; nous inventons continuellement de nouvelles choses en mécanique, et nous les conservons jusqu’à ce qu’elles soient remplacées par de meilleures; nous sommes avides d’amélioration en politique, en éducation et même en morale, quoiqu’ici notre idée d’amélioration consiste surtout à persuader ou à forcer les autres d’être aussi bons que nous-même. Ce n’est pas au progrès que nous nous opposons; au contraire, nous nous flattons d’être le peuple le plus progressiste qui vécût jamais. C’est contre l’indi­vi­dualité que nous sommes en guerre ; nous croirions avoir fait merveille si nous nous étions rendus tous semblables, oubliant que la dissemblance d’une personne à l’autre est la première chose qui attire l’attention, soit sur l’imperfection de l’un de ces types et la supériorité de l’autre, soit sur la possibilité de produire quelque chose de meilleur que chacun d’eux, en combinant les avantages des deux. L’exemple de la Chine peut nous servir d’avertissement : c’est une nation fort ingénieuse, et à certains égards, douée de beaucoup de sagesse, grâce à l’insigne bonne fortune d’avoir reçu de bonne heure un ensemble de coutumes particulièrement justes, oeuvre dans une certaine mesure d’hommes auxquels les européens les plus éclairés doivent accorder, dans certaines limites, le titre de sages et de philosophes. Ces coutumes sont remar­quables aussi par l’excellence de leur méthode pour imprimer autant que possible leurs meilleurs préceptes dans tous les esprits de la communauté, et pour s’assurer que ceux qui en sont le mieux pénétrés occuperont le poste honorifique et les fonctions de commandement. Assurément le peuple qui avait créé cette méthode avait découvert le secret du progrès humain, et il devait se maintenir a la tête du progrès universel ! Or, au contraire, les Chinois se sont immobilisés; ils sont depuis des milliers d’années tels que nous les voyons, et, s’ils doivent s’améliorer encore, ce sera nécessairement grâce à des étrangers. Ils ont réussi au-delà de toute espérance l’entreprise à laquelle les philanthropes anglais s’adonnent avec zèle : uniformiser un peuple en faisant adopter par tous les mêmes maximes et les mêmes règles pour les mêmes pensées et les mê­mes conduites. Voilà le fruit. Le régime moderne de l’opinion publique est, sous une forme non organisée, ce que sont les systèmes éducatif et politique chinois sous une forme organisée. Et, si l’individualité n’est pas capable de s’affirmer contre ce joug, l’Europe, malgré ses nobles antécédents et le christianisme qu’elle professe, tendra à devenir une autre Chine.

 

Et, jusqu’à présent, qu’est-ce qui a préservé l’Europe de ce sort ? Pourquoi la famille des nations européennes continue-t-elle de progresser ? Pourquoi n’est-elle pas une partie stationnaire de l’humanité ? Ce n’est certes pas grâce à leurs prétendues qualités supérieures, car là où elles existent, c’est à titre d’effet, et non de cause ; mais c’est plutôt grâce à leur remarquable diversité de caractère et de culture. En Europe, les individus, les classes, les nations sont extrêmement dissemblables : ils se sont frayé une grande variété de chemins, chacun conduisant à quelque chose de précieux; et bien qu’à chaque époque ceux qui empruntaient ces différents chemins aient été intolérants les uns envers les autres, et que chacun eût préféré obliger tous les autres à suivre sa route, leurs efforts mutuels pour freiner leur développement ont rarement eu un succès définitif. Et, peu à peu, chacun en est venu à accepter bon gré mal gré, le bien qu’apportaient les autres. Selon moi, c’est à cette pluralité de voies que l’Europe doit son développement varié. Mais déjà elle commence à perdre considérablement cet avantage. Elle avance décidément vers l’idéal chinois de l’uniformisation des personnes. Dans sa dernière oeuvre importante, M. de Tocqueville remarque combien les Français d’aujourd’hui se ressemblent plus que ceux de la génération précédente. La remarque vaudrait encore bien davantage pour les Anglais. Dans un passage déjà cité, Wilhelm von Humboldt désigne deux conditions nécessaires au développement humain – nécessaires pour rendre les hommes dissemblables – à savoir la liberté et la variété des situations. La seconde de ces deux conditions se perd chaque jour en Angleterre. Les circonstances qui entourent les différentes classes et les différents indi­vidus et qui forment leurs caractères, s’uniformisent chaque jour davantage. Autrefois, différents rangs sociaux, différents voisinages, différents métiers et pro­fessions vivaient pour ainsi dire dans des mondes différents ; à présent ils vivent tous largement dans le même monde. Aujourd’hui ils lisent plus ou moins les mêmes choses, écoutent les mêmes choses, regardent les mêmes choses ; ils vont aux mêmes endroits ; leurs espérances et leurs craintes ont les mêmes objets ; ils ont les mêmes droits, les mêmes libertés et les mêmes moyens de les revendiquer. Si grandes que soient les différences de positions qui subsistent, elles ne sont rien auprès de celles qui ont disparu. Et l’assimilation continue. Tous les changements politiques de l’époque la favorisent, puisqu’ils tendent tous à élever les classes inférieures et à abaisser les classes supérieures. Toute extension de l’éducation la favorise, parce que l’éducation réunit les hommes sous des influences communes et leur donne accès au stock général de faits et de sentiments. Le progrès des moyens de communication la favorise en mettant en contact personnel les habitants de contrées éloignées et en entretenant une succession rapide de changements de résidence d’un lieu à l’autre. Le développement du commerce et des manufactures favorise encore cette uniformi­sation en diffusant plus largement les avantages du confort et en offrant tous les plus hauts objets d’ambition à la compétition générale, d’où il s’ensuit que le désir de s’élever n’appartient plus exclusivement à une classe, mais à toutes. Un moyen d’uniformisation générale plus efficace encore que tous ceux-ci, c’est l’établissement complet, dans ce pays et dans d’autres, de l’ascendant de l’opinion publique dans l’État. A mesure que se nivellent les différents rangs hiérarchiques supérieurs de la société, qui permettaient aux personnes retranchées derrière elles de mépriser l’opinion de la multitude, à mesure que l’idée même de résister à la volonté du public, lorsque cette volonté est manifeste, disparaît de l’esprit des politiciens, il cesse d’y avoir aucun soutien social pour la non-conformité à savoir aucun pouvoir indépen­dant dans la société, lui même opposé à l’ascendant des masses, qui a intérêt à prendre sous sa protection les opinions et les tendances opposées à celles du public.

 

La réunion de toutes ces causes forme une si grande masse d’influences hostiles à l’Individualité qu’on ne voit guère comment elle conservera son terrain. Elle le gardera avec une difficulté croissante, à moins que les plus intelligents n’apprennent à en sentir la valeur – à tenir pour bénéfiques les différences, même si elles ne vont pas dans le sens d’une amélioration et même si certaines leur semblent apporter une dégradation. Si jamais les droits de l’individualité doivent être revendiqués, le temps est venu de le faire, car l’uniformisation n’est pas terminée. C’est seulement au début du processus qu’on peut réagir avec succès contre l’empiétement. L’uniformisation des caractères est une exigence qui croît par ce dont elle se nourrit. Si on attend pour y résister que la vie soit presque réduite à un type uniforme, alors tout ce qui s’écar­tera de ce type sera considéré comme impie, immoral, voire monstrueux, et contre nature. L’humanité devient rapidement incapable de concevoir la diversité lorsqu’elle s’en est déshabituée un temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre IV

 

Des limites de l’autorité de la société

sur l’individu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Quelle est donc la juste limite de la souveraineté de l’individu sur lui-même ? Où commence l’autorité de la société ? Quelle part de la vie humaine revient-elle à l’indi­vidualité, quelle part, à la Société ?

 

Chacune des deux recevra ce qui lui revient si chacune se préoccupe de ce qui la concerne plus particulièrement. À l’individualité devrait appartenir cette partie de la vie qui intéresse d’abord d’individu; à la société, celle qui intéresse d’abord la société.

 

Bien que la société ne soit pas fondée sur un contrat, et bien qu’il ne serve à rien de l’inventer pour en déduire les obligations sociales, tous ceux qui reçoivent protection de la société lui sont néanmoins redevables de ce bienfait. Le fait seul de vivre en société impose à chacun une certaine ligne de conduite envers autrui. Cette con­duite consiste premièrement, à ne pas nuire aux intérêts d’autrui, ou plutôt à cer­tains de ces intérêts qui, soit par disposition expresse légale, soit par accord tacite, doivent être considérés comme des droits; deuxièmement, à assumer sa propre part (à fixer selon un principe équitable) de travail et de sacrifices nécessaires pour défendre la société ou ses membres contre les préjudices et les vexations. Mais ce n’est pas là tout ce que la société peut faire. Les actes d’un individu peuvent être nuisibles aux autres, ou ne pas suffisamment prendre en compte leur bien-être, sans pour autant violer aucun de leurs droits constitués. Le coupable peut alors être justement puni par l’opinion, mais non par la loi. Dès que la conduite d’une personne devient préjudi­ciable aux intérêts d’autrui, la société a le droit de la juger, et la question de savoir si cette intervention favorisera ou non le bien-être général est alors ouverte à la discussion. Mais cette question n’a pas lieu d’être tant que la conduite de quelqu’un n’affecte que ses propres intérêts, ou tant qu’elle n’affecte les autres que s’ils le veulent bien, si tant est que les personnes concernées sont adultes et en possession de toutes leurs facultés. Dans tous les cas, on devrait avoir liberté complète – légale et sociale – d’entreprendre n’importe quelle action et d’en supporter les conséquences.

 

Ce serait grandement se méprendre sur cette doctrine que d’y voir une défense de l’indifférence égoïste, selon laquelle un homme ne s’intéresserait nullement à la conduite des autres, et qu’il ne devrait s’inquiéter de leur « bien-agir » et de leur bien-être que lorsque que son propre intérêt est en jeu. Il ne faut pas moins, mais bien davantage d’efforts désintéressés pour promouvoir le bien d’autrui. Mais la bienveil­lance désintéressée peut trouver d’autres instruments de persuasion que le fouet et la cravache, au propre comme au figuré. Je suis le dernier à sous-estimer les vertus pri­vées ; mais elles ne viennent qu’après les vertus sociales. C’est le rôle de l’éducation que de les cultiver également toutes deux. Mais l’éducation elle-même agit par la conviction et la persuasion, aussi bien que par la contrainte, et ce n’est que par le premier moyen qu’une fois l’éducation achevée, les vertus privées devraient être inculquées. Les hommes doivent s’aider les uns les autres à distinguer le meilleur du pire, et s’encourager à préférer l’un et à éviter l’autre. Ils ne devraient avoir de cesse que de se stimuler mutuellement à exercer leurs plus nobles facultés et à orienter davantage leurs sentiments et leurs desseins vers la sagesse, et non la folie, vers des objets de contemplation édifiants, et non dégradants. Mais personne n’est autorisé à dire à un homme d’âge mûr que, dans son intérêt, il ne doit pas faire de sa vie ce qu’il a choisi d’en faire. Il est celui que son bien-être préoccupe le plus: l’intérêt que peut y prendre un étranger est insignifiant – à moins d’un vif attachement personnel – com­paré au sien même. L’intérêt que la société lui porte individuellement (sauf dans sa conduite envers les autres) est partiel et proprement indirect ; tandis qu’en matière de sentiments et de situation, l’homme et la femme les plus ordinaires savent infiniment mieux à quoi s’en tenir que n’importe qui d’autre. L’intervention de la société pour diriger le jugement et les desseins d’un homme dans ce qui ne regarde que lui, se fonde toujours sur des présomptions générales ; or, celles-ci peuvent être complè­tement erronées ; et si elles étaient justes, elles risqueraient encore d’être fort mal appliquées par des personnes peu familières des circonstances particulières, des observateurs extérieurs par exemple. C’est pourquoi cette partie des affaires humaines est le champ d’action privilégié de l’individualité. Pour ce qui est de la conduite des hommes les uns envers les autres, l’observance des règles générales est nécessaire afin que chacun puisse savoir à quoi s’attendre; mais dans les affaires personnelles, la spontanéité individuelle a le droit de s’exercer librement. On peut offrir à quelqu’un, voire le forcer à entendre, des conseils pour l’aider à juger, des exhortations pour raffermir sa volonté; mais il demeure le juge suprême. Il peut se tromper en dépit des conseils et des avertissements ; mais c’est là un moindre mal que de laisser les autres le contraindre à faire ce qu’ils estiment être son bien.

 

Je ne veux pas dire que les sentiments qu’on éprouve pour quelqu’un ne doivent nullement être affectés par ses qualités ou ses défauts individuels ; cela n’est ni possible ni souhaitable. S’il possède au plus haut point les qualités qui le mènent à son élévation, il est par là même digne d’admiration. Si en revanche, ces qualités lui font manifestement défaut, on éprouvera pour lui un sentiment contraire à l’admira­tion. Il y a un degré de bêtise et un degré de ce qu’on pourrait nommer (bien que le terme soit contestable) médiocrité ou dépravation du goût qui, s’il ne mérite pas qu’on maltraite celui qui en est affligé, en fait nécessairement et naturellement un objet de répulsion, voire dans les cas extrêmes, de mépris. Il serait impossible à quiconque possède pleinement les qualités opposées de ne pas éprouver ces sentiments. Sans nuire à personne, un homme peut faire en sorte de nous forcer à le tenir pour sot ou pour une nature inférieure ; et comme cette façon de le juger ne lui plairait pas, c’est lui rendre service que de l’en avertir d’avance, ainsi que des autres conséquences désagréables auxquelles il s’expose. Il vaudrait mieux en vérité que la politesse actuelle permît de rendre plus souvent ce service, et qu’une personne pût dire franche­ment à son voisin qu’il est en faute sans passer pour grossière ou prétentieuse. Nous avons également le droit d’agir de différentes façons, en fonction de notre opinion défavorable sur quelqu’un, et cela sans la moindre atteinte à son individualité, mais simplement dans l’exercice de la nôtre. Rien ne nous oblige, par exemple, à recher­cher la compagnie d’une personne; nous sommes en droit de l’éviter (quoique sans ostentation), car nous sommes en droit de choisir la compagnie qui nous convient le mieux. Nous avons également le droit, et parfois le devoir, de mettre les autres en garde contre quelqu’un, si nous jugeons son exemple ou sa conversation nuisible à ceux qu’il fréquente. Nous pouvons lui préférer d’autres personnes quand il s’agit de rendre des services non obligatoires, excepté lorsqu’ils visent à son amélioration. C’est ainsi que quelqu’un peut recevoir de très sévères punitions de la part d’autrui pour des fautes qui, directement, le concernent seul ; mais il ne subit ces sanctions que dans la mesure où elles sont les conséquences naturelles, et pour ainsi dire spontanées, de ses défauts eux-mêmes ; on ne les lui inflige pas intentionnellement, dans le but de le punir. Une personne qui montre de la précipitation, de l’obstination, de la vanité, qui ne peut vivre dans des conditions modestes, renoncer aux divertis­sements nocifs, et qui recherche les plaisirs primaires, sacrifiant ainsi le sentiment et l’intelligence – une telle personne doit s’attendre à baisser dans l’opinion des autres et à mériter moins d’estime de leur part. Mais elle n’a aucun droit de s’en plaindre, à moins d’avoir gagné leurs faveurs par des relations sociales particulièrement excel­lentes qui lui aient acquis un droit à la reconnaissance à l’épreuve de ses démérites personnels.

 

Ce que je soutiens, c’est que les inconvénients strictement liés au jugement défa­vorable d’autrui sont les seuls auxquels une personne devrait jamais être soumise pour les aspects de sa conduite et de son caractère qui ne concernent que son propre bien, sans qu’ils affectent par ailleurs les intérêts de ceux avec qui elle est liée. En revanche, les actes nuisibles aux autres requièrent un traitement totalement différent. Empiéter sur leurs droits, leur infliger une perte ou un préjudice que ne justifient pas ses propres droits, user de fausseté ou de duplicité à leur égard, profiter à leurs dépens d’avantages déloyaux ou simplement peu généreux, voire même s’abstenir par égoïsme de les préserver de quelque tort, c’est encourir à juste titre la réprobation morale et, dans les cas graves, les sanctions ou punitions morales. Mais ce ne sont pas seulement ces actes, mais les dispositions qui y conduisent, qui sont proprement immoraux et dignes d’une réprobation pouvant aller jusqu’à l’horreur. La disposition à la cruauté, la méchanceté, l’envie – passion antisociale et odieuse entre toutes -, la dissimulation et l’hypocrisie, l’irascibilité gratuite, le ressentiment disproportionné, l’amour de la domination, le désir d’accaparer plus que sa part d’avantages (la pleonexia des Grecs), l’orgueil qui se nourrit de l’abaissement des autres, l’égoïsme qui favorise sa personne et ses intérêts avant tout et tranche toute question douteuse en sa faveur – autant de vices moraux qui témoignent d’une moralité défaillante et odieuse, à la différence des défauts personnels mentionnés précédemment, qui ne sont pas à proprement parler de l’immoralité ou de la méchanceté, quel qu’en soit l’excès. Ces vices peuvent être une marque de bêtise, de manque de dignité personnelle et de respect de soi, mais ils ne deviennent des sujets de réprobation morale que lorsqu’ils entraînent le mépris des devoirs envers les autres, pour le bien desquels l’individu se doit de veiller sur lui-même. Ce qu’on appelle devoirs envers soi-même ne constituent pas une obligation sociale, à moins que les circonstances n’en fassent simultanément des devoirs envers autrui. Le terme devoir envers soi-même, lorsqu’il va au-delà de la prudence, signifie respect de soi ou développement personnel ; or, de ces qualités nul n’est responsable devant ses semblables, puisqu’on ne saurait être rendu responsable du bien qu’on fait à l’humanité.

 

La distinction entre le discrédit justifié que s’attire une personne par son manque de prudence ou de dignité personnelle, et la réprobation qui lui revient pour atteinte au droit d’autrui, n’est pas une distinction purement nominale. Il y a une grande différence tant dans nos sentiments que dans notre conduite envers une personne, selon qu’elle nous déplaît dans les choses où nous estimons être en droit de la contrôler, ou dans celles où nous savons ne pas avoir ce droit. Nous pouvons exprimer notre aversion et nous tenir à distance d’une personne ou d’une chose qui nous déplaît; mais que cela ne nous incite pas à lui rendre la vie difficile. Il faut penser qu’elle porte déjà ou portera l’entière responsabilité de son erreur. Si elle gâche sa vie en la dirigeant mal, ce n’est pas une raison de désirer la lui gâcher davantage : au lieu de vouloir la punir, il faut plutôt s’efforcer d’alléger sa punition en lui montrant comment éviter ou guérir les maux auxquels sa conduite l’expose. Cette personne sera pour nous un objet de pitié, voire d’aversion, mais non de courroux ou de ressentiment ; nous ne devons pas la traiter en ennemi de la société: le pire que nous puissions nous estimer en droit de faire, c’est de l’abandonner à elle-même si nous ne voulons pas intervenir avec bienveillance en montrant de l’intérêt pour sa personne. Il en va tout autrement si cette personne a enfreint les règles nécessaires à la protection de ses semblables, individuellement ou collectivement. Car dans ce cas, les conséquences funestes de ses actes ne retombent pas sur elle, mais sur d’autres ; et la société, en tant que protectrice de tous ses membres, doit user de représailles contre elle, lui infliger un châtiment suffisamment sévère, dans l’intention expresse de punir. Dans le premier cas, le coupable comparaît devant nous et nous sommes appelés non seulement à délibérer sur son cas, mais encore à exécuter d’une façon ou d’une autre notre propre sentence. Dans l’autre cas, il ne nous appartient pas de lui infliger des souffrances, sauf si elles proviennent incidemment du fait que nous usons, dans la direction de nos propres affaires, de la même liberté que nous lui reconnaissons dans les siennes.

 

Beaucoup refuseront d’admettre la distinction établie ici entre la partie de la vie qui ne concerne que l’individu et celle qui concerne les autres. Comment, demandera-t-on, une partie quelconque de la conduite d’un membre de la société peut-elle rester indifférente aux autres ? Personne n’est entièrement isolé: il est impossible à un homme de se nuire considérablement et durablement sans que le dommage ne se ré­per­cute au moins sur ses proches, et souvent un cercle bien plus large. S’il compromet sa fortune, il nuit à ceux qui directement ou indirectement en tiraient leurs moyens d’existence, et d’ordinaire, il diminue plus ou moins les ressources générales de la communauté. S’il détériore ses facultés physiques ou morales, il fait non seulement du tort à tous ceux dont le bonheur dépendait de lui, mais il se rend incapable de rendre les services qu’il doit généralement à ses semblables; il tombe peut-être à la charge de leur affection et de leur bienveillance; et si une telle conduite était très fréquente, il n’y aurait guère de faute plus susceptible de porter atteinte au bien général. Enfin, dira-t-on encore, si une personne ne nuit pas directement aux autres par ses vices ou ses folies, elle n’en est pas moins pernicieuse par son exemple, et il faudrait la forcer à se contrôler par égard pour ceux que la vue ou la connaissance de sa conduite pourrait corrompre ou égarer.

 

Et même, ajoutera-t-on, si les conséquences de l’inconduite pouvaient se limiter à l’individu vicieux et irréfléchi, la société doit-elle pour autant abandonner des gens manifestement incapables de se conduire ? Si l’on reconnaît que les enfants et les mineurs doivent être protégés contre eux-mêmes, la société n’en doit-elle pas autant aux adultes aussi peu capables de se gouverner seuls ? Si le jeu, la boisson, l’incon­tinence l’oisiveté ou la saleté sont un obstacle au bonheur et au progrès au même titre que la plupart des actes interdits par la loi, pourquoi, demandera-ton, la loi ne s’efforcerait-elle, dans la mesure où cela est praticable et opportun socialement, de réprimer également ces abus ? Et pour remédier aux imperfections inévitables de la loi, l’opinion ne devrait-elle pas au moins organiser une police puissante contre ces vices, et infliger à ceux connus pour les pratiquer toute la rigueur des pénalités sociales ? Il n’est pas question ici, dira-t-on, de restreindre l’individualité ni d’empê­cher quiconque de tenter des expériences de vie nouvelles et originales. Tout ce qu’on cherche à éviter, ce sont les expériences tentées et condamnées depuis le début des temps jusqu’à nos jours – les choses qui, avec l’expérience, ne se sont avérées ni utiles ni convenables pour l’individualité de personne. Il faut une somme considérable de temps et d’expérience pour qu’une vérité dictée par la morale ou la prudence soit tenue pour établie; et l’on souhaite simplement éviter que les générations ne se précipitent les unes après les autres dans ces mêmes abîmes qui ont été fatals à leurs prédécesseurs.

 

J’admets parfaitement que le tort qu’une personne se fait, puisse sérieusement affecter les sentiments et les intérêts de ses proches et, à un degré moindre, la société tout entière. Quand, par une telle conduite, un homme est amené à violer une obliga­tion distincte et assignable envers une ou plusieurs personnes, le cas cesse d’être privé et tombe sous le coup de la désapprobation morale au sens propre du terme. Si, par exemple, de par son intempérance ou son extravagance, un homme se trouve inca­pable de payer ses dettes, ou si, s’étant chargé de la responsabilité morale d’une famille, les mêmes raisons le rendent incapable de la nourrir et de l’élever, il mérite la réprobation et peut être justement puni, non pas pour son extravagance, mais simple­ment pour avoir manqué à son devoir envers sa famille ou ses créanciers. Même si les ressources qui leur étaient destinées avaient été détournées en vue du placement le plus prudent, la culpabilité morale aurait été la même. George Barnwell assassina son oncle afin d’obtenir de l’argent pour sa maîtresse, mais s’il l’avait fait pour s’établir dans le commerce, on l’aurait pendu également. Mais dans le cas fréquent où un homme cause le malheur de sa famille en s’adonnant à de mauvaises habitudes, on peut à juste titre lui reprocher sa cruauté ou son ingratitude; mais le reproche serait le même s’il cultivait des habitudes non point vicieuses en elles-mêmes, mais pénibles pour ceux avec lesquels il passe sa vie ou qui, par des liens personnels, dépendent de lui pour leur bien-être. Quiconque n’accorde pas la considération généralement due aux intérêts et aux sentiments d’autrui, sans y être contraint par un devoir plus impérieux, ou sans pouvoir le justifier par quelque inclination permise, mérite la réprobation morale pour ce manquement, mais non pour la cause de celui-ci, ni pour les erreurs purement privées dont cette faute peut être la conséquence éloignée. De même, si une personne, par une conduite purement égoïste, se rend incapable d’accomplir un devoir précis envers le public, elle est coupable d’un crime contre la société. Personne ne devrait être puni uniquement pour ivresse; mais un soldat ou un policier doivent être punis s’ils sont ivres dans l’exercice de leurs fonctions. Bref, partout où il y a un dommage défini, ou un risque défini de dommage, soit pour un individu, soit pour la société, le cas sort du domaine de la liberté pour tomber sous le coup de la morale ou de la loi.

 

Mais quant au préjudice purement contingent ou, pour ainsi dire, constructif qu’une personne cause à la société par une conduite qui ne viole aucun devoir spécifi­que envers le public, ni n’occasionne de dommage perceptible à nul autre qu’elle-même, l’inconvénient est alors de ceux que la société peut supporter, pour l’amour de ce bien supérieur qu’est la liberté humaine. S’il fallait punir les adultes parce qu’ils ne prennent pas soin d’eux-mêmes, je voudrais que ce fût pour leur bien, et non pas sous prétexte de compromettre leur capacité de rendre à la société des services que celle-ci ne prétend par ailleurs pas avoir le droit de leur imposer. Mais je ne saurais débattre cette question comme si la société n’avait pas d’autres moyens de ramener ses mem­bres les plus faibles à un niveau ordinaire de conduite raisonnable, que d’attendre qu’ils fassent une bêtise pour les punir, légalement ou moralement. La société a eu tout pouvoir sur eux pendant la première partie de leur existence ; elle a eu toute la période de l’enfance et de la minorité pour essayer de les rendre capables de se conduire raisonnablement dans la vie. La génération présente est maîtresse à la fois de l’éducation et du sort de la génération à venir. Il est vrai qu’elle ne peut la rendre parfaitement sage et bonne, parce qu’elle manque elle-même si lamentablement de sagesse et de bonté ; et ses plus grands efforts ne sont pas toujours, dans les cas indi­vi­duels, les mieux récompensés; mais dans l’ensemble, elle est parfaitement capable de rendre la génération montante aussi bonne, voire meilleure, qu’elle-même. Si la société laisse un grand nombre de ses membres dans un état d’enfance prolongée, sourds à l’influence de la considération rationnelle des motifs généraux, c’est la société seule qui est à blâmer pour les conséquences. Forte non seulement de tous les pouvoirs de l’éducation, mais de l’ascendant constant de l’opinion reçue sur les esprits les moins autonomes en matière de jugement, aidée de surcroît par les sanctions naturelles qui tombent inévitablement sur ceux qui s’exposent au dégoût et au mépris de leur entourage – que la société n’aille pas réclamer en outre le pouvoir de légiférer et de punir dans le domaine des intérêts personnels des individus, dans lequel, selon tous les principes de justice et de politique, la décision devrait appartenir à ceux qui doivent en supporter les conséquences. Il n’y a rien qui tende davantage à discréditer ou à annuler les bons moyens d’influencer la conduite humaine que d’avoir recours aux pires. Si, parmi ceux qu’on essaie de contraindre à la prudence ou à la tempé­rance, certains ont l’étoffe d’un caractère vigoureux et indépendant, ils se révolteront immanquablement contre le joug. Aucun homme de cette trempe n’admettra jamais que les autres aient le droit de le contrôler dans ses affaires privées, comme ils ont le droit de l’empêcher de nuire aux leurs. Et on en vient vite à considérer comme une marque de caractère et de courage le fait de tenir tête à une autorité à ce point usur­pée, et de faire ostensiblement exactement le contraire de ce qu’elle prescrit. C’est ainsi qu’on vit, au temps de Charles Il, la mode de l’indécence succéder à l’intolérance morale née du fanatisme puritain. Quant à ce qu’on dit de la nécessité de protéger la société contre le mauvais exemple que sont les hommes vicieux et intempérants, il est vrai que le mauvais exemple – surtout le fait de nuire aux autres impunément – peut avoir un effet pernicieux. Mais nous parlons maintenant de la conduite qui, sans nuire à autrui, est censée faire grand tort à l’agent lui-même; et dans ce cas, comment ne pas trouver l’exemple plus salutaire que nuisible, puisqu’en montrant l’inconduite au grand jour, il montre aussi les conséquences pénibles ou dégradantes qui résultent généralement d’une conduite justement censurée.

 

Mais l’argument le plus fort contre l’intervention du public dans la conduite purement personnelle, c’est que lorsqu’il intervient, il y a fort à parier que ce soit à tort et à travers. Dans les questions de morale sociale, de devoir envers autrui, l’opi­nion du public – c’est-à-dire d’une majorité dominante – peut être aussi souvent fausse que vraie ; car en effet, dans de telles questions, on ne demande aux gens que de juger de leurs propres intérêts, et de la façon dont certaines conduites les affecteraient si elles étaient autorisées. Mais l’opinion d’une telle majorité, imposée comme loi à une telle minorité, aura autant de chance d’être fausse que vraie; car, ici, l’opinion publi­que signifie tout au plus l’opinion de certaines gens sur ce qui est bon ou mauvais pour d’autres, et très souvent elle ne signifie même pas cela, puisque le public passe en toute indifférence au-dessus du plaisir ou du bien-être de ceux dont il censure la conduite pour ne tenir compte que de sa propre inclination. Beaucoup de gens consi­dèrent comme un préjudice personnel les conduites qu’ils n’aiment pas, et les ressentent comme un outrage à leurs sentiments : comme ce bigot qui, accusé de mépriser les sentiments religieux des autres, répliqua que c’était eux qui méprisaient les siens en persistant dans leur culte ou leur croyance abominable. Mais il n’y a aucune commune mesure entre le sentiment d’un homme envers sa propre opinion et celui d’un autre qui s’offense de ce qu’on la détienne, pas plus qu’entre le désir qu’éprouve un voleur de prendre une bourse et celui qu’éprouve son propriétaire légitime de la garder. Et le goût d’une personne est son affaire, au même titre que son opinion ou sa bourse. On peut aisément imaginer un public idéal qui n’entrave pas la liberté de choix des individus dans les questions incertaines, et qui leur demanderait simplement de renoncer aux modes de conduite que l’expérience universelle a condamnés. Mais a-t-on jamais vu un public imposer de telles limites à sa censure ? Depuis quand le public se soucie-t-il de l’expérience universelle ? Lorsqu’il se mêle de la conduite personnelle, il pense rarement à autre chose qu’à l’énormité que représente pour lui le fait d’agir et de sentir différemment de lui. Et ce critère de jugement, à peine déguisé, est présenté à l’humanité comme le précepte de religion et de philosophie par les neuf dixièmes des moralistes et des auteurs spéculatifs. Ils nous enseignent que les choses sont justes parce qu’elles sont justes : parce que nous sentons qu’elles le sont. Ils nous disent de chercher dans notre esprit ou notre cœur les lois de conduite obligatoires pour nous mêmes et pour les autres. Et que peut faire le pauvre public, si ce n’est d’appliquer ces instructions et, en cas de relative unanimité, d’imposer ses sentiments personnels de bien et de mal au monde entier ?

 

Le mal mentionné ici n’est pas de ceux qui n’existent qu’en théorie; et on s’attendra peut-être à ce que je cite les cas particuliers où le public de cette époque et de ce pays investit à tort ses préférences du titre de lois morales. Je n’écris pas un essai sur les aberrations du sentiment moral actuel. C’est un sujet trop grave pour être discuté entre parenthèse et sous forme d’illustration. Toutefois, des exemples sont nécessaires pour montrer que le principe que je défends a une grande importance pratique et que je ne m’efforce pas d’élever une barrière contre des maux imaginaires. Il y a d’abondants exemples qui montrent que cette volonté d’étendre les limites de ce qu’on peut appeler la police morale jusqu’à ce qu’elle empiète sur la liberté la plus incontestablement légitime de l’individu, est de tous les penchants humains l’un des plus universels.

 

Comme premier exemple, considérez les antipathies que les hommes conçoivent du simple fait que des personnes d’opinions religieuses différentes ne pratiquent pas leurs observances – et surtout leurs abstinences – religieuses. Pour prendre un exemple un peu trivial, rien dans la croyance ou dans la pratique des chrétiens n’attise plus la haine des musulmans que de les voir manger du porc. Il y a peu d’actes qui inspirent plus franc dégoût aux chrétiens et aux Européens que n’en inspire aux musulmans cette manière particulière de satisfaire sa faim. C’est d’abord une offense à leur reli­gion ; mais cette circonstance n’explique nullement le degré ou la forme de leur répugnance; car le vin est également interdit par leur religion, et si les musulmans jugent mal d’en boire, ils ne trouvent pas cela dégoûtant. Leur aversion pour la chair de la « bête impure » a ceci de particulier qu’elle ressemble à une antipathie instinc­tive, que l’idée d’impureté, une fois qu’elle a imprégné les sentiments, semble toujours inspirer la répulsion – et cela, même chez ceux dont les habitudes personnelles sont loin d’être scrupuleusement pures -, et dont le sentiment d’impureté religieuse chez les Hindous est un exemple remarquable. Supposez maintenant que dans un peuple à majorité musulmane, celle-ci veuille interdire de manger du porc dans tout le pays. Il n’y aurait là rien de bien neuf pour les pays musulmans [4]. Serait-ce là exercer légiti­mement l’autorité morale de l’opinion publique ? Et sinon, pourquoi ? Cette coutume est réellement révoltante pour un tel public ; il croit sincèrement que Dieu l’interdit et l’abhorre. On ne pourrait pas davantage censurer cette interdiction comme une persécution religieuse. Même religieuse d’origine, elle ne serait pas une persécution religieuse, étant donné qu’aucune religion ne fait un devoir de manger du porc. Le seul motif de condamnation possible serait que le public n’a pas à se mêler des goûts personnels et des intérêts privés du public.

 

Un peu plus près de nous, la majorité des Espagnols considèrent comme une marque grossière d’impiété, et comme l’offense la plus grave envers l’Être suprême, de lui vouer un culte différent de celui des catholiques romains ; et aucun autre culte public n’est permis sur le sol espagnol. Pour tous les peuples d’Europe méridionale, un clergé marié est non seulement irréligieux, mais impudique, indécent, grossier, dégoûtant. Que pensent les protestants de ces sentiments parfaitement sincères et de la tentative de les imposer aux non-catholiques ? Cependant si les hommes peuvent légitimement interférer dans leur liberté réciproque dans ce qui n’affecte pas les intérêts d’autrui, sur quel principe cohérent exclure ces cas ? Ou qui peu blâmer des gens pour leur désir de détruire ce qu’ils considèrent comme un scandale aux yeux de Dieu et des hommes ? Il n’y a pas d’arguments plus puissants pour interdire ce qu’on considère comme une immoralité personnelle que supprimer ces pratiques telles qu’elles apparaissent aux yeux de ceux qui les jugent impies; et à moins de vouloir adopter la logique des persécuteurs, et dire que nous pouvons persécuter les autres parce que nous avons raison, et qu’ils ne doivent pas nous persécuter parce qu’ils ont tort, il faut bien nous garder d’admettre un principe qui, imposé chez nous, nous paraî­trait une injustice flagrante.

 

On peut objecter, quoiqu’à tort, aux exemples précédents, qu’ils sont tirés de circonstances impossibles chez nous – puisqu’il est peu vraisemblable dans ce pays que l’opinion se mette à imposer l’abstinence de certaines viandes, ou à empêcher les gens de rendre leur culte, de se marier ou non, selon leur croyance ou leur inclination. En revanche, l’exemple suivant sera tiré d’une atteinte à la liberté dont la menace est loin d’être écartée. Partout où les puritains sont devenus suffisamment puissants – comme en Nouvelle-Angleterre et en Grande-Bretagne au temps de la République – ils se sont efforcés avec un succès considérable de réprimer les amusements publics et privés, particulièrement la musique, la danse, le théâtre, les jeux publics ou tout autre réunion en vue de divertissements. Il y a toujours dans notre pays un grand nombre de gens dont les notions de morale et de religion condamnent ces divertisse­ments; et comme ces personnes appartiennent surtout à la classe moyenne – devenue aujourd’hui la puissance sociale et politique dominante du royaume – il est fort possible que cette opinion jouisse un jour d’une majorité au parlement. Comment réagira le reste de la communauté en voyant réglementer ses divertissements selon les sentiments moraux et religieux des stricts calvinistes et méthodistes ? Ne prierait-elle instamment ces hommes d’une piété si importune de s’occuper de leurs affaires ? C’est là précisément ce qu’il faut dire à tout gouvernement ou à tout public qui a la prétention de priver tout le monde des plaisirs qu’il condamne. Mais si le principe de la prétention est admis, on ne peut objecter raisonnablement à ce que la majorité ou tout autre pouvoir dominant dans le pays l’applique selon ses vues ; et tout le monde doit être prêt à se conformer à l’idée d’une république chrétienne, telle que la compre­nait les premiers colons de la Nouvelle-Angleterre, qui craignaient qu’une secte religieuse semblable à la leur ne parvienne un jour à regagner le terrain perdu, comme ce fut souvent le cas des religions qu’on croyait en décadence.

 

Supposons maintenant une autre situation peut-être plus susceptible de se réaliser que la précédente. Il y a, de l’aveu de chacun, une forte tendance dans le monde à se diriger vers une constitution démocratique de la société, accompagnée ou non par des institutions politiques populaires. On affirme que dans le pays où cette tendance s’est manifestée le plus complètement -les États-Unis, qui ont la société et le gouverne­ment les plus démocratiques – le sentiment de la majorité, auquel déplaît le moindre signe d’un train de vie trop luxueux pour qu’elle puisse jamais l’égaler, agit comme. une loi somptuaire assez efficace, et que dans maintes parties de l’Union, il est réellement difficile à une personne disposant d’un revenu très important de le dépen­ser sans encourir la réprobation populaire. Bien que de telles affirmations soient sans doute des représentations très exagérées des faits existants, l’état de choses qu’elles décrivent est non seulement concevable et possible, mais le résultat probable de l’union du sentiment démocratique et de la notion que le public a un droit de veto sur la manière dont les gens dépensent leurs revenus. Maintenant nous n’avons plus qu’à supposer une diffusion considérable d’opinions socialistes pour voir qu’il peut devenir infâme aux yeux de la majorité de posséder davantage qu’une quantité très limitée de biens ou qu’un revenu quelconque non acquis par un travail manuel. Des opinions semblables à celles-ci dans leur principe dominent déjà parmi la classe ouvrière et pèsent d’une façon oppressive sur ceux qui dépendent avant tout de l’opinion de cette classe, à savoir ses propres membres. Il est notoire que les mauvais ouvriers – majo­ritaires dans beaucoup de branches de l’industrie – croient fermement qu’ils devraient recevoir le même salaire que les bons, et que nul ne devrait être autorisé, sous prétexte de travailler à la pièce ou autrement, à gagner plus en faisant montre de plus d’habileté et de zèle que les autres. Et ils utilisent une police morale, et physique à l’occasion, pour intimider les bons ouvriers et les empêcher de recevoir une rému­nération plus importante pour de meilleurs services, ainsi que pour décourager les patrons de la leur donner. Si le public a la moindre juridiction sur les affaires privées, je ne vois pas pourquoi ces gens auraient tort ni pourquoi il faudrait blâmer le public particulier d’un individu de prétendre à la même autorité sur sa conduite individuelle que celle que l’opinion publique impose aux gens en général.

 

Mais trêve de suppositions : de grossières usurpations sont perpétrées aujourd’hui dans le domaine de la liberté privée, et d’autres, plus grandes encore, avec l’aide de ces opinions qui revendiquent le droit illimité du public non seulement d’interdire par la loi tout ce qu’il juge mauvais, mais encore, pour mieux atteindre ce but, d’interdire un certain nombre de choses qu’il juge innocentes.

 

Sous prétexte de lutter contre l’intempérance, les habitants d’une colonie anglaise et de presque la moitié des États-Unis se sont vu interdire par la loi tout usage de boissons alcoolisées autre que médical; car interdire la vente d’alcool – du reste, on l’entendait bien ainsi -, c’est en interdire l’usage. Et bien que l’impossibilité matérielle d’appliquer cette loi ait causé son abrogation dans plusieurs États qui l’avaient adop­tée, y compris celui qui lui avait donné son nom, nombre de philanthropes dé­clarés mènent une campagne active pour promouvoir une loi similaire dans notre pays. L’asso­ciation formée dans ce but, « l’Alliance », comme ils l’appellent, a acquis quel­que notoriété par la publicité donnée à une correspondance entre son secrétaire et l’un des très rares hommes publics anglais à maintenir que les opinions d’un politicien devraient se fonder sur des principes. La part de lord Stanley dans cette correspon­dance est propre à renforcer les espoirs qu’avaient déjà placés en lui ceux qui savent combien sont rares, parmi les acteurs de la vie politique, ces qualités qu’il a parfois manifestées en public. Le porte-parole de l’Alliance qui « déplorerait profondément la reconnaissance de tout principe susceptible d’être détourné pour justifier le sectarisme et la persécution » entreprend de nous montrer « la large et infranchissable barrière » qui sépare de tels principes de ceux de l’association. « Toutes les questions relatives à la pensée, à l’opinion, à la conscience, me semblent », dit-il, « se situer hors de la sphère législative. En revanche, tout ce qui appartient au domaine des actes sociaux, des habitudes, des relations, me paraît uniquement du ressort d’un pouvoir discré­tionnaire de l’État, et non de l’individu, de sorte que cela tombe dans la sphère de la législation. » Nulle mention n’est faite ici d’une troisième classe d’actes, différente des deux citées ci-dessus, à savoir les actions et les habitudes qui ne sont pas sociales, mais individuelles, bien que ce soit dans celles-ci que se classe la consommation de boissons alcoolisées. Il est pourtant vrai que la vente des boissons alcoolisées est un commerce, et que le commerce est un acte social. Or, l’infraction reprochée n’est pas la liberté du vendeur, mais celle de l’acheteur et du consommateur, puisque ]’État pourrait tout autant lui interdire de boire du vin que de le mettre dans l’impossibilité de s’en procurer. Le secrétaire déclare pourtant : « En tant que citoyen, je revendique le droit de légiférer partout où mes droits sociaux subissent l’assaut de l’acte social d’un autre. » Voici maintenant la définition de ces « droits sociaux »: « S’il y a une chose qui empiète sur mes droits sociaux, c’est bien le commerce des boissons alcoolisées. il détruit mon droit élémentaire à la sécurité en créant et en stimulant constamment le désordre social. Il empiète sur mon droit à l’égalité en tirant profit de la création d’une misère que je paye par mes impôts. Il infirme mon droit à un libre développement moral et intellectuel en parsemant ma route de dangers et en affai­blissant et démoralisant la société, dont j’ai le droit d’attendre aide et secours mutuels. » Cette théorie des « droits sociaux » telle que jamais sans doute on ne l’avait distinc­tement formulée, se réduit à ceci : tout individu a un droit social absolu d’exiger que tout autre individu agisse en tout exactement comme il le devrait; quiconque manque tant soi peu à son devoir viole mon droit social et m’autorise à demander à la législature réparation de ce grief. Un principe aussi monstrueux est infiniment plus dangereux que tout empiétement isolé sur la liberté: il n’est pas de violation de la liberté qu’il ne puisse justifier. Il ne reconnaît aucun droit à une liberté quelconque, sauf peut-être à celle de nourrir des opinions secrètes sans jamais les révéler, car dès qu’une opinion que je juge nuisible franchit les lèvres de quelqu’un, elle viole tous les « droit sociaux » que m’attribue l’Alliance. Cette doctrine accorde à tous les hommes un droit acquis mutuel sur la perfection morale, intellectuelle et même physique de l’autre, que chaque plaignant peut définir selon son propre critère.

 

Un autre exemple important d’empiétement illégitime sur la liberté légitime de l’individu, qui n’est pas une simple menace, mais qui a depuis longtemps pris triomphalement effet, est celui de la législation du Sabbat. Sans doute, la coutume de s’abstenir des occupations ordinaires un jour par semaine, autant que le permettent les exigences de la vie, est hautement salutaire, bien que ce ne soit un devoir religieux que pour les Juifs. Et comme cette coutume ne peut être observée sans le consente­ment général des classes ouvrières – dans la mesure où il suffit que quelques-uns travaillent pour imposer aux autres la même nécessité -, il est peut-être juste d’admet­tre que la loi garantisse à chacun l’observation générale de la coutume en suspendant un jour donné les principales opérations de l’industrie. Mais cette justification, fondée sur l’intérêt direct qu’ont les autres à ce que chacun observe cet usage, ne s’applique pas à ces occupations privées auxquelles une personne juge bon de consacrer son temps de loisir; par ailleurs, elle ne s’applique pas non plus le moins du monde aux restrictions légales visant les divertissements. Il est vrai que l’amusement des uns est le travail des autres ; mais le plaisir, pour ne pas dire l’utile récréation, d’une majorité de gens vaut bien le travail d’une minorité, pourvu que leur occupation soit choisie librement et puisse être librement abandonnée. Les ouvriers ont parfaitement raison de penser que si tout le monde travaillait le dimanche, on donnerait le travail de sept jours pour le salaire de six; mais tant que la majorité des opérations est suspendue, le petit nombre de ceux qui doit continuer de travailler pour le plaisir des autres obtient un surcroît de salaire proportionnel ; et nul n’est obligé de continuer de travailler ainsi s’il préfère le loisir au gain. Si l’on cherche un autre remède, on pourrait le trouver dans l’établissement d’un jour de congé dans la semaine pour cette classe particulière de personnes. Par conséquent, la seule raison qui reste pour justifier les restrictions sur les amusements du dimanche, c’est dire qu’ils sont répréhensibles du point de vue religieux, motif de législation contre lequel on ne saurait protester trop énergique­ment. « Deorum injuriae Diis curae. » Il reste à prouver que la société ou l’un de ses fonctionnaires a reçu d’en haut la mission de venger toute offense supposée envers le Tout-puissant, qui ne soit pas aussi un tort infligé à nos semblables. L’idée qu’il est du devoir d’un homme de veiller à ce qu’un autre soit religieux est la cause de toutes les persécutions religieuses jamais perpétrées; et si on l’admettait, elle les justifierait pleinement. Quoique le sentiment qui transparaît dans les fréquentes tentatives d’arrê­ter le trafic des trains le dimanche, de fermer les musées, etc., n’ait pas la cruauté des anciens persécuteurs, l’état d’esprit qu’elles signalent est fondamenta­lement le même. C’est une détermination à ne pas tolérer que les autres fassent ce que leur permet leur religion, et cela parce que ce n’est pas permis par la religion du persécuteur. C’est croire que non seulement Dieu déteste l’acte du mécréant, mais qu’il ne nous tiendra pas non plus pour innocents si nous le laissons agir en paix.

 

Je ne puis m’empêcher d’ajouter à ces preuves du peu de cas qu’on fait générale­ment de liberté humaine celle du langage de franche persécution qui explose dans la presse de ce pays partout où elle prête attention au phénomène remarquable du mor­mo­nisme. On pourrait en dire long sur ce fait inattendu et instructif, qu’une prétendue révélation et une religion reposant sur cette base, fruit d’une imposture palpable, qui n’est pas même soutenue par le prestige des qualités extraordinaires chez son fonda­teur, soit partagée par des centaines de milliers de personnes et devenue le fondement d’une société dans le siècle des journaux, du chemin de fer et du télégraphe élec­trique. Ce qui nous concerne ici, c’est que cette religion, comme beaucoup d’autres et de meilleures, ait ses martyrs : que son prophète et son fondateur, à cause de sa doctrine, ait été mis à mort par la populace, que plusieurs de ses partisans aient perdu la vie pour les mêmes violences illégales, que leur secte ait été bannie de leur pays d’origine, et que, maintenant qu’elle est bien isolée au milieu du désert, beaucoup de nos compatriotes déclarent ouvertement qu’il serait juste (mais peu commode) d’envoyer une expédition contre les Mormons et de les contraindre par la force à se conformer aux opinions des autres. L’article de la doctrine mormone qui inspire le plus l’antipathie, laquelle passe outre les barrières ordinaires de la tolérance, est l’autorisation de la polygamie. Bien que celle-ci soit permise aux musulmans, aux Hindous et aux Chinois, elle semble exciter une animosité implacable lorsqu’elle est pratiquée par des gens qui parlent anglais et qui se disent chrétiens. Personne ne désapprouve plus profondément que moi cette institution mormone, pour ces mêmes raisons et aussi parce que, loin d’être comprise dans le principe de liberté, elle constitue une infraction directe à celui-ci, rivant simplement les chaînes d’une moitié de la communauté, et dispensant l’autre moitié de toute réciprocité d’obligation envers la première. Quoi qu’il en soit, il faut rappeler que, de la part des femmes concernées qui en paraissent les victimes, cette relation est tout aussi volontaire que dans toute autre forme d’institution matrimoniale. Et aussi surprenant que ce fait puisse paraître, il s’explique par les idées communes et les habitudes du monde: on apprend aux femmes que le mariage est la seule chose nécessaire pour elles ; ce qui explique dès lors que beaucoup d’entre elles préfèrent épouser un homme qui a beaucoup d’autres femmes à ne pas se marier du tout. D’autres pays n’ont pas à reconnaître de telles unions ou à dispenser une partie de leurs citoyens de suivre leurs propres lois en faveur des opinions mormones. Mais quand les dissidents ont concédé aux sentiments hostiles des autres bien plus qu’on ne pouvait en toute justice l’exiger, quand ils ont quitté leur pays où leurs doctrines étaient inacceptables pour s’établir dans un coin perdu de la terre qu’ils ont été les premiers à rendre habitable, il est difficile de voir au nom de quels principes, si ce n’est ceux de la tyrannie, on peut les empêcher d’y vivre à leur guise, pourvu qu’ils n’agressent pas les autres nations et qu’ils laissent toute liberté de partir aux mécontents.

 

 

 

Un écrivain moderne, de grand mérite à certains égards, proposait récemment (pour reprendre ses propres termes) non pas une croisade, mais une civilisade contre cette communauté polygame, et cela pour mettre fin à ce qui lui semblait être un pas en arrière dans la marche de la civilisation. Je vois la chose de même; mais je ne sache pas qu’aucune communauté ait le droit d’en forcer une autre à être civilisée. Tant que les victimes de la mauvaise loi ne demandent pas l’aide des autres commu­nautés, je ne puis admettre que des personnes sans rapport aucun avec elles puissent intervenir et exiger la cessation d’un état de choses qui semble satisfaire toutes les parties intéressées, sous prétexte que c’est un scandale pour des gens vivant à quelques milliers de miles de là, et qui n’y ont aucune part et aucun intérêt. Qu’ils envoient des missionnaires, si bon leur semble, pour prêcher contre elle; et qu’ils opposent au progrès de telles doctrines dans leur propre pays des moyens équitables (or, imposer le silence aux novateurs n’en est pas un). Si la civilisation a vaincu la barbarie quand la barbarie dominait le monde, il est excessif de craindre qu’elle puis­se revivre et conquérir la civilisation après avoir été défaite. Pour qu’une civilisation succombe ainsi à son ennemi vaincu, elle doit d’abord avoir dégénéré au point que ni ses prêtres, ni ses maîtres officiels, ni personne n’aient la capacité ou ne veuillent prendre la peine de la défendre. Si tel est le cas, plus vite on se débarrassera d’une telle civilisation, mieux ce sera. Elle ne pourra aller que de mal en pis, jusqu’à ce qu’elle soit détruite et régénérée (comme l’Empire romain d’Occident) par d’énergi­ques Barbares.

 

 

 

 

 

 

[1]      De la sphère et des devoirs du Gouvernement, par le baron Wilhelm von Humboldt.

[2]      Sterling: Essais.

[3]      Il y a quelque chose de méprisable et de terrifiant à la fois dans le genre de témoignage sur lequel on peut, depuis quelques années, déclarer toute personne judiciairement incapable de diriger ses affaires et, après sa mort, tenir pour non-avenue la disposition qu’elle a faite de ses biens, si l’on trouve de quoi payer les frais qui sont prélevés sur les biens eux-mêmes. On fouille dans tous les menus détails de sa vie quotidienne, et tout ce qu’on trouve qui, vu a travers les facultés percep­tives et descriptives des derniers des derniers, semble différer un peu de la banalité la plus stricte, est présenté au jury comme preuve de folie ; et cela réussit souvent, les jurés étant à peine moins vulgaires et ignorants que les témoins, tandis que les juges, avec cette extraordinaire igno­rance de la nature humaine et de la vie qui ne laisse de nous étonner chez les juristes anglais, con­tri­buent souvent à les induire en erreur. Ces procès en disent long sur l’état des sentiments et des opinions du vulgaire sur la liberté humaine. Loin de valoriser l’individualité, loin de respecter le droit de tout individu d’agir dans les choses indifférentes comme son jugement et ses inclinations l’y por­tent, les juges et les jurés ne peuvent même pas concevoir qu’une personne saine d’esprit puisse désirer une telle libéré. Jadis, quand on proposait de brûler des athées, des gens charitables suggé­raient de les mettre plutôt dans une maison de fous. On ne s’étonnerait pas de voir faire la même chose aujourd’hui et de voir les acteurs s’applaudir d’avoir adopté une manière si humaine et si chrétienne de traiter ces infortunés au lieu de les persécuter pour raisons religieuses, non sans une satisfaction secrète de leur avoir fait un sort selon leur mérite.

[4]      Le cas des Parsis de Bombay est un curieux exemple à cet égard. Quand les membres de cette tribu industrieuse et entreprenante, descendante des adorateurs du feu perses, fuirent leur pays natal devant les Califes et arrivèrent en Inde occidentale, les souverains hindous acceptèrent de les tolérer à condition de ne pas manger de bœuf. Quand plus tard ces contrées tombèrent sous la domination des conquérants, les Parsis obtinrent la prolongation de cette indulgence à condition de renoncer au porc. Ce qui ne fut d’abord que soumission à l’autorité devint une seconde nature, si bien que les Parsis d’aujourd’hui s’abstiennent à la fois de bœuf et de porc. Bien que leur religion ne l’exige pas, cette double abstinence s’est imposée avec le temps comme une coutume de leur tribu ; et en Orient, la coutume est une religion.

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