Leibniz le moi modèle d’unité

Le moi constitue dès lors un modèle conceptuel qui permet en particulier de distinguer une substance d’une collection ou agrégat. Ainsi dans la première version du Système nouveau, en un passage très proche de celui que Leibniz ajoute à la lettre à Arnauld :

« Quand je dis : moi, je parle d’une seule substance, mais une armée, un troupeau, un
étang plein de poissons, quand il serait glacé et devenu raide avec tous ses poissons, sera toujours une collection de plusieurs substances. […] Puisqu’il faut nécessairement qu’il se trouve dans la nature corporelle des véritables unités, sans lesquelles il n’y aurait point de multitude ni de collection, il faut que ce qui fait la substance corporelle,
soit quelque chose qui réponde à ce qui s’appelle moi, en nous, qui est indivisible et pourtant agissant, car étant indivisible et sans parties, ce ne sera plus un être par agrégation, mais étant agissant, ce sera quelque chose de substantiel ». Lettre du 12 juin 1700, A I/18, 114 = Fichant, p. 341.

 

De nouveau, la correspondance avec l’Électrice Sophie prend le moi comme exemple d’unité – comme telle indéfectible –, en l’inscrivant au sommet de la hiérarchie des unités, selon une différence de degrés et non de natures :

« Entre les unités excellent les âmes, et entre les âmes excellent les esprits, tels que sont les âmes raisonnables.
Ainsi les unités, quoiqu’elles soient toutes indéfectibles, ne sont pas toutes également nobles, et dans un corps organique il n’y a qu’une seule unité dominante et principale, qui est son âme. C’est le moi en nous, qui est encore bien au-dessus de la plupart des autres âmes, parce qu’il est un esprit, et qu’il raisonne par le moyen des vérités universelles, nécessaires et éternelles, non point fondées sur les sens, ni sur l’induction des exemples, mais sur la lumière interne et divine des idées, qui constituent la droite raison »

La lettre à Sophie Charlotte enfin y revient, non sans revenir à une certaine proximité avec les distinctions du Discours de métaphysique :

« Cette pensée de moi, qui m’aperçois des objets sensibles, et de ma propre
action qui en résulte, ajoute quelque chose aux objets des sens. Penser à quelque couleur et considérer qu’on y pense, ce sont deux pensées très différentes, autant que la couleur même diffère de moi qui y pense. Et comme je conçois que d’autres êtres peuvent aussi avoir le droit de dire moi, ou qu’on pourrait le dire pour eux, c’est par là que je conçois ce qu’on appelle la substance en général, et c’est aussi la considération de moi-même, qui me fournit d’autres notions de métaphysique, comme de cause, effet, action, similitude etc., et même celles de la logique et de la morale ».

Le moi n’y est pas seulement un exemple, mais le moyen de la conception ontologique de la substance en général : le moi, ou plutôt la possibilité de « dire moi» et d’exprimer tout l’univers, acquise par la réflexion – mais l’aperception de « ma propre action », en explicitant un des objets de la réflexion de l’article XXXIV du Discours de métaphysique (les âmes intelligentes connaissent non seulement « ce qu’elles sont »,
mais encore « ce qu’elles font »), en accentue singulièrement la teneur ; la conscience de sa propre activité est essentielle au droit de dire moi.