Nouveaux Essais sur l’entendement humain/II/XXVII

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§ 1. Philalèthe. Une idée relative des plus importantes est celle de l’identité ou de la diversité. Nous ne trouvons jamais et ne pouvons concevoir qu’il soit possible que deux choses de la même espèce existent en même temps dans le même lieu. C’est pourquoi, lorsque nous demandons si une chose est la même ou non, cela se rapporte toujours à une chose qui, dans un tel temps, existe dans un tel lieu ; d’où il s’ensuit qu’une chose ne peut avoir deux commencements d’existence, ni deux choses un seul commencement par rapport au temps et au lieu.

Théophile. Il faut toujours que, outre la différence du temps et du lieu, il y ait un principe interne de distinction ; et quoiqu’il y ait plusieurs choses de même espèce, il est pourtant vrai qu’il n’y en a jamais de parfaitement semblables : ainsi quoique le temps et le lieu (c’est-à-dire le rapport ou dehors) nous servent à distinguer les choses que nous ne distinguons pas bien par elles-mêmes, les choses ne laissent pas d’être distinguables en soi. Le précis de l’identité et de la diversité ne consiste donc pas dans le temps et dans le lieu, quoiqu’il soit vrai que la diversité des choses est accompagnée de celle du temps ou du lieu, parce qu’ils amènent avec eux des impressions différentes sur la chose; pour ne point dire que c’est plutôt par les choses qu’il faut discerner un lieu ou un temps de l’autre, car d’eux-mêmes ils sont parfaitement semblables, mais aussi ce ne sont pas des substances ou des réalités complètes. La manière de distinguer que vous semblez proposer ici, comme unique dans les choses de même espèce, est fondée sur cette supposition que la pénétration n’est point conforme à la nature. Cette supposition est raisonnable, mais l’expérience même fait voir qu’on n’y est point attaché ici, quand il s’agit de distinction. Nous voyons par exemple deux ombres ou deux rayons de lumière qui se pénètrent, et nous pourrions nous forger un monde imaginaire, où les corps en usassent de même. Cependant nous ne laissons pas de distinguer un rayon de l’autre par le train même de leur passage, lors même qu’ils se croisent.

§ 3. Philalèthe. Ce qu’on nomme principe d’individuation dans les écoles où l’on se tourmente si fort pour savoir ce que c’est, consiste dans l’existence même, qui fixe chaque être à un temps particulier, à un lieu incommunicable à deux êtres de la même espèce.

Théophile. Le principe d’individuation revient dans les individus au principe de distinction dont je viens de parler. Si deux individus étaient parfaitement semblables et égaux et (en un mot) indistinguables par eux-mêmes, il n’y aurait point de principe d’individuation; et même j’ose dire qu’il n’y aurait point de distinction individuelle ou de différents individus à cette condition. C’est pourquoi la notion des atomes est chimérique, et ne vient que des conceptions incomplètes des hommes. Car s’il y avait des atomes, c’est-à-dire des corps parfaitement durs et parfaitement inaltérables ou incapables de changement interne et ne pouvant différer entre eux que de grandeur et de figure, il est manifeste qu’étant possible qu’ils fussent de même figure et grandeur il y en aurait alors d’indistinguables en soi et qui ne pourraient être discernés que par des dénominations extérieures sans fondement interne, ce qui est contre les plus grands principes de la raison. Mais la vérité est, que tout corps est altérable et même altéré toujours actuellement, en sorte qu’il diffère en lui-même de tout autre. Je me souviens qu’une grande princesse, qui est d’un esprit sublime, dit un jour, en se promenant dans son jardin, qu’elle ne croyait pas qu’il y eût deux feuilles parfaitement semblables. Un gentilhomme d’esprit, qui était de la promenade, crut qu’il serait facile d’en trouver; mais quoiqu’il en cherchât beaucoup, il fut convaincu par ses yeux qu’on pouvait toujours y remarquer de la différence. On voit par ces considérations négligées jusqu’ici, combien dans la philosophie on s’est éloigné des notions les plus naturelles et combien on a été éloigné des grands principes de la vraie métaphysique.

§ 4. Philalèthe. Ce qui constitue l’unité (identité) d’une même plante, est d’avoir une telle organisation de parties dans un seul corps qui participe à une commune vie; ce qui dure pendant que la plante subsiste, quoiqu’elle change de parties .

Théophile. L’organisation ou configuration sans un principe de vie subsistant que j’appelle monade, ne suffirait pas pour faire demeurer idem numéro ou le même individu; car la configuration peut demeurer individuellement. Lorsqu’un fer à, cheval se change en cuivre dans une eau minérale de la Hongrie, la même figure en espèce demeure, mais non pas le même en individu ; car le fer se dissout, et le cuivre dont l’eau est imprégnée se précipite et se met insensiblement à la place. Or la figure est un accident qui ne passe pas d’un sujet à l’autre (de subjecto in subjectum). Ainsi il faut dire que les corps organisés aussi bien que d’autres ne demeurent les mêmes qu’en apparence, et non pas en parlant à la rigueur. C’est à peu près comme un fleuve qui change toujours d’eau, ou comme le navire de Thésée que les Athéniens réparaient toujours. Mais quant aux substances, qui ont en elles-mêmes une véritable et réelle unité substantielle, à qui puissent appartenir les actions vitales proprement dites, et quant aux êtres substantiels, quæ uno spiritu continentur, comme parle un ancien jurisconsulte, c’est-à-dire qu’un certain esprit indivisible anime, on a raison de dire qu’elles demeurent parfaitement le même individu par cette âme ou cet esprit qui fait le moi dans celles qui pensent.

§ 4. Philalèthe. Le cas n’est pas fort différent dans les brutes et dans les plantes.

Théophile. Si les végétables et les brutes n’ont point d’âme, leur identité n’est qu’apparente; mais s’ils en ont, l’identité individuelle y est véritable, à la rigueur, quoique leurs corps organisés n’en gardent point.

§ 6. Philalèthe. Cela montre encore en quoi consiste l’identité du même homme, savoir, en cela seul qu’il jouit de la même vie continuée par des particules de matière qui sont dans un flux perpétuel, mais qui, dans cette succession, sont vitalement unies au même corps organisé.

Théophile. Cela se peut entendre dans mon sens. En effet le corps organisé n’est pas le même au delà d’un moment, il n’est qu’équivalent. Et si on ne se rapporte point à l’âme, il n’y aura point la même vie ni union vitale non plus. Ainsi cette identité ne serait qu’apparente.

Philalèthe. Quiconque attachera l’identité de l’homme à quelque autre chose qu’à un corps bien organisé dans un certain instant et qui dès lors continue dans cette organisation vitale par une succession de diverses particules de matière qui lui sont unies aura de la peine à faire qu’un embryon et un homme âgé, un fou et un sage soient le même homme sans qu’il s’ensuive, de cette supposition, qu’il est possible que Seth, Ismaël, Socrate, Pilate, saint Augustin sont un seul et même homme… ce qui s’accorderait encore plus mal avec les notions de ces philosophes qui reconnaissaient la transmigration et croyaient que les âmes des hommes peuvent être envoyées pour punition de leurs dérèglements dans des corps de bêtes; car je ne crois pas qu’une personne qui serait assurée que l’âme d’Héliogabale existait dans un pourceau voulût dire que ce pourceau était un homme et le même homme qu’Héliogabale.

Théophile. Il y a ici question de nom et question de chose. Quant à la chose, l’identité d’une même substance individuelle ne peut être maintenue que par la conservation de la même âme; car le corps est dans un flux continuel et l’âme n’habite pas dans certains atomes affectés à elle, ni dans un petit os indomptable : tel que le luz des rabbins. Cependant il n’y a point de transmigration par laquelle l’âme quitte entièrement son corps et passe dans un autre. Elle garde toujours, même dans la mort, un corps organisé, partie du précédent, quoique ce qu’elle garde soit toujours sujet à se dissiper insensiblement et à se réparer et même à souffrir en certain temps un grand changement. Ainsi, au lieu d’une transmigration de l’âme, il y a transformation, enveloppement ou développement, et enfin fluxion du corps de cette âme. M. Van Helmont le fils croyait que les âmes passent de corps en corps, mais toujours dans leur espèce : en sorte qu’il y aura toujours le même nombre d’âmes d’une même espèce, et par conséquent le même nombre d’hommes et de loups ; et que les loups, s’ils ont été diminués et extirpés en Angleterre, doivent s’augmenter d’autant ailleurs. Certaines Méditations publiées en France semblaient y aller aussi. Si la transmigration n’est point prise à la rigueur, c’est-à-dire si quelqu’un croyait que les âmes demeurant dans le même corps subtil changent seulement de corps grossier, elle serait possible, même jusqu’au passage de la même âme dans un corps de différente espèce, à la façon des bramines et des pythagoriciens. Mais tout ce qui est possible n’est point conforme pour cela à l’ordre des choses. Cependant la question si, en cas qu’une telle transmigration fût véritable, Caïn, Cham et Ismaël, supposé qu’ils eussent la même âme suivant les rabbins, mériteraient d’être appelés le même homme, n’est que de nom ; et j’ai vu que le célèbre auteur dont vous avez soutenu les opinions le reconnaît et l’explique fort bien (dans le dernier paragraphe de ce chapitre). L’identité de substance y serait; mais en cas qu’il n’y eût point de connexion de souvenance entre les différents personnages que la même âme ferait, il n’y aurait pas assez d’identité morale pour dire que ce serait une même personne. Et si Dieu voulait que l’âme humaine allât dans un corps de pourceau oubliant l’homme et n’y exerçant point d’actes raisonnables, elle ne constituerait point un homme. Mais si dans le corps de la bête elle avait les pensées d’un homme, et même de l’homme qu’elle animait avant le changement, comme l’âne d’or d’Apulée, quelqu’un ne ferait peut-être point de difficulté de dire que le même Lucius, venu en Thessalie pour voir ses amis, demeura sous la peau de l’âne, où Photis l’avait mis malgré elle, et se promena de maître à maître jusqu’à ce que Tes roses mangées lui rendirent sa forme naturelle.

§ 9. Philalèthe. Je crois de pouvoir avancer hardiment que qui de nous verrait une créature, faite et formée comme soi-même, quoiqu’elle n’eût jamais fait paraître plus de raison qu’un chat ou un perroquet, ne laisserait pas de l’appeler homme; ou que s’il entendait un perroquet discourir raisonnablement et en philosophe, il ne l’appellerait ou ne le croirait que perroquet, et qu’il dirait du premier de ces animaux que c’est un homme grossier, lourd et destitué de raison, et du dernier que c’est un perroquet plein d’esprit et de bon sens.

Théophile. Je serais plus du même avis sur le second point que sur le premier, quoiqu’il y ait encore là quelque chose à dire. Peu de théologiens seraient assez hardis pour conclure d’abord et absolument au baptême d’un animal de figure humaine mais sans apparence de raison, si on le prenait petit dans le bois, et quelque prêtre de l’Eglise romaine dirait peut-être conditionnellement, si tu es un homme je te baptise; car on ne saurait point s’il est de race humaine et si une âme raisonnable y loge et ce pourrait être un orang-outang, singe fort approchant de l’extérieur de l’homme, tel que celui dont parle Tulpius(2) pour l’avoir vu, et tel que celui dont un savant médecin a publié l’anatomie. Il est sûr, je l’avoue, que l’homme peut devenir aussi stupide qu’un orang-outang, mais l’intérieur de l’âme raisonnable y demeure- rait malgré la suspension de l’exercice de la raison, comme je l’ai expliqué ci-dessus; ainsi c’est là le point dont on ne saurait juger par les apparences. Quant au second cas, rien n’empêche qu’il y ait des animaux raisonnables d’une espèce différente de la nôtre, comme ces habitants du royaume poétique des oiseaux dans le soleil, où un perroquet, venu de ce monde après sa mort, sauva la vie au voyageur qui lui avait fait du bien ici-bas. Cependant s’il arrivait, comme il arrive dans le pays des fées ou de ma mère l’oie, qu’un perroquet fût quelque fille de roi transformée et se fît connaître pour telle en parlant, sans doute le père et la mère le caresseraient comme leur fille, qu’ils croiraient avoir quoique cachée sous cette forme étrangère. Je ne m’opposerais pourtant point à celui qui dirait que, dans l’âne d’or, il est demeuré tant le soi ou l’individu, à cause du même esprit immatériel, que Lucius ou la personne, à cause de l’aperception de ce moi, mais que ce n’est plus un homme; comme en effet il semble qu’il faut ajouter quelque chose de la figure et constitution du corps à la définition de l’homme, lorsqu’on dit qu’il est un animal raisonnable, autrement les génies, selon moi, seraient aussi des hommes.

§ 9. Philalèthe. Le mot de personne emporte un être pensant et intelligent, capable de raison et de réflexion, qui se peut considérer soi-même comme le même, comme une même chose, qui pense en différents temps et en différents lieux; ce qu’il fait uniquement par le sentiment qu’il a de ses propres actions. Et cette connaissance accompagne toujours nos sensations et nos perceptions présentes, quand elles sont assez distinguées, comme j’ai remarqué plus d’une fois ci-dessus, et c’est par là que chacun est à lui-même ce qu’il appelle soi-même. On ne considère pas, dans cette rencontre, si le même soi est continué dans la même substance ou dans diverses substances; car puisque la conscience (consciousness ou consciosité) accompagne toujours la pensée, et que c’est là ce qui fait que chacun est ce qu’il nomme soi-même et par où il se distingue de toute autre chose pensante; c’est aussi en cela seul que consiste l’identité personnelle ou ce qui fait qu’un être raisonnable est toujours le même; et aussi loin que cette conscience peut s’étendre sur les actions ou sur les pensées déjà passées, aussi loin s’étend l’identité de cette personne, et le soi est présentement le même qu’il était alors.

Théophile. Je suis aussi de cette opinion, que la consciosité ou le sentiment du moi prouve une identité morale ou personnelle. Et c’est en cela que je distingue l’incessabilité de l’âme d’une bête de l’immortalité de l’âme de l’homme : l’une et l’autre garde l’identité physique et réelle, mais quant à l’homme, il est conforme aux règles de la divine providence que l’âme garde encore l’identité morale et qui nous est apparente à nous-mêmes, pour constituer la même personne, capable par conséquent de sentir les châtiments et les récompenses. Il semble que vous tenez, monsieur, que cette identité apparente se pourrait conserver, quand il n’y en aurait point de réelle. Je croirais que cela se pourrait peut-être par la puissance absolue de Dieu, mais suivant l’ordre des choses, l’identité apparente à la personne même, qui se sent la même, suppose l’identité réelle à chaque passage prochain, accompagné de réflexion ou de sentiment du moi, une perception intime et immédiate ne pouvant tromper naturellement. Si l’homme pouvait n’être que machine, et avoir avec cela de la consciosité, il faudrait être de votre avis, monsieur; mais je tiens que ce cas n’est point possible au moins naturellement. Je ne voudrais point dire non plus que l’identité personnelle et même le soi ne demeurent point en nous et que je ne suis point ce moi qui ai été dans le berceau, sous prétexte que je ne me souviens plus de rien de tout ce que j’ai fait alors. Il suffit, pour trouver l’identité morale par soi-même, qu’il y ait une moyenne liaison de consciosité d’un état voisin ou même un peu éloigné à l’autre, quand quelque saut ou intervalle oublié y serait mêlé. Ainsi si une maladie avait fait une interruption de la continuité de la liaison de consciosité, en sorte que je ne susse point comment je serais devenu dans l’état présent, quoique je me souvinsse des choses plus éloignées, le témoignage des autres pourrait remplir le vide de ma réminiscence. On me pourrait même punir sur ce témoignage, si je venais à faire quelque mal de propos délibéré dans un intervalle que j’eusse oublié un peu après par cette maladie. Et si je venais à oublier toutes les choses passées, que je serais obligé de me laisser enseigner de nouveau jusqu’à mon nom et jusqu’à lire et écrire, je pourrais toujours apprendre des autres ma vie passée dans mon précédent état, comme j’ai gardé mes droits, sans qu’il soit nécessaire de me partager en deux personnes, et de me faire héritier de moi-même. Tout cela suffit pour maintenir l’identité morale qui fait la même personne. Il est vrai que si les autres conspiraient à me tromper (comme je pourrais même être trompé par moi-même, par quelque vision, songe ou maladie, croyant que ce que j’ai songé me soit arrivé) l’apparence serait fausse; mais il y a des cas où l’on peut être moralement certain de la vérité sur le rapport d’autrui : et auprès de Dieu dont la liaison de société avec nous fait le point principal de la moralité, l’erreur ne saurait avoir lieu. Pour ce qui est du soi, il sera bon de le distinguer de l’apparence du soi et de la consciosité. Le soi fait l’identité réelle et physique, et l’apparence du soi, accompagnée de la vérité, y joint l’identité personnelle. Ainsi ne voulant point dire que l’identité personnelle ne s’étend pas plus loin que le souvenir, je dirais encore moins que le soi ou l’identité physique en dépend. l’identité réelle et personnelle se prouve le plus certainement qu’il se peut en matière de fait par la réflexion présente et immédiate; elle se prouve suffisamment pour l’ordinaire par notre souvenir d’intervalle ou par le témoignage conspirant des autres. Mais si Dieu changeait extraordinairement l’identité réelle, la personnelle demeurerait, pourvu que l’homme conservât les apparences d’identité, tant les internes (c’est-à-dire de la conscience) que les externes, comme celles qui consistent dans ce qui paraît aux autres. Ainsi la conscience n’est pas le seul moyen de constituer l’identité personnelle, et le rapport d’autrui ou même d’autres marques y peuvent suppléer. Mais il y a de la difficulté, s’il se trouve contradiction entre ces diverses apparences. La conscience se peut taire comme dans l’oubli; mais si elle disait bien clairement des choses qui fussent contraires aux autres apparences, on serait embarrassé dans la décision et comme suspendu quelquefois entre deux possibilités, celle de l’erreur de notre souvenir et celle de quelque déception dans les apparences externes.

§ 11. Philalèthe. On dira que les membres du corps de chaque homme sont une partie de lui-même, et qu’ainsi, le corps étant dans un flux perpétuel, l’homme ne saurait demeurer le même.

Théophile. j’aimerais mieux de dire que le moi et le lui sont sans parties, parce qu’on dit, et avec raison, qu’il se conserve réellement la même substance ou le même moi physique. Mais on ne peut point dire, à parler selon l’exacte vérité des choses, que le même tout se conserve lorsqu’une partie se perd. Or ce qui a des parties corporelles ne peut point manquer d’en perdre à tout moment.

§ 13. Philalèthe. La conscience qu’on a de ses actions passées ne pourrait point être transférée d’une substance pensante à l’autre, et il serait certain que la même substance demeure, parce que nous nous sentons les mêmes, si cette conscience était une seule et même action indivi- duelle, c’est-à-dire si l’action de réfléchir était la même que l’action sur laquelle on réfléchit en s’en apercevant. Mais, comme ce n’est qu’une représentation actuelle d’une action passée, il reste à prouver comment il n’est pas possible que ce qui n’a jamais été réellement puisse être représenté à l’esprit comme ayant été véritablement.

Théophile. Un souvenir de quelque intervalle peut tromper; on l’expérimente souvent, et il y a moyen de concevoir une cause naturelle de cette erreur. Mais le souvenir présent ou immédiat, ou le souvenir de ce’ qui se passait immédiatement auparavant, c’est-à-dire la conscience ou la réflexion qui accompagne l’action interne, ne saurait tromper naturellement; autrement on ne serait pas même certain qu’on pense à telle ou à telle chose, car ce n’est aussi que de l’action passée qu’on le dit en soi, et non pas de l’action même qui le dit. Or, si les expériences internes immédiates ne sont point certaines, il n’y aura point de vérité de fait dont on puisse être assuré; et j’ai déjà dit qu’il peut y avoir de la raison intelligible de l’erreur qui se commet dans les perceptions médiates et externes, mais dans les immédiates internes on n’en saurait trouver, à moins de recourir à la toute-puissance de Dieu.

§ 14. Philalèthe. Quant à la question si, la même substance immatérielle restant, il peut y avoir deux personnes distinctes, voici sur quoi elle est fondée : c’est, si le même être immatériel peut être dépouillé de tout sentiment de son existence passée et le perdre entièrement sans pouvoir jamais le recouvrer, de sorte que, commençant pour ainsi dire un nouveau compte depuis une nouvelle période, il ait une conscience qui ne puisse s’étendre au delà de ce nouvel état. Tous ceux qui croient la préexistence des âmes sont visiblement dans cette pensée. j’ai vu un homme qui était persuadé que son âme avait été l’âme de Socrate; et je puis assurer que dans le poste qu’il a rempli, et qui n’était pas de petite importance, il a passé pour un homme fort raisonnable, et il a paru par ses ouvrages qui ont vu le jour qu’il ne manquait ni d’esprit ni de savoir. Or, les âmes étant indifférentes à l’égard de quelque portion de matière que ce soit, autant que nous le pouvons connaître par leur nature, cette supposition (d’une même âme passant en différents corps) ne renferme aucune absurdité apparente. Cependant celui qui à présent n’a aucun sentiment de quoi que ce soit que Nestor ou Socrate ait jamais fait ou pensé, conçoit-il ou peut-il concevoir qu’il soit la même personne que Nestor ou Socrate? Peut-il prendre part aux actions de ces deux anciens Grecs? peut-il se les attribuer ou penser qu’elles soient plutôt ses propres actions que celles de quelque autre homme qui ait déjà existé? II n’est pas plus la même personne avec un d’eux que si l’âme qui est présentement en lui avait été créée lorsqu’elle commença d’animer le corps qu’elle a présentement. Cela ne contribuerait pas davantage à le faire la même personne que Nestor, que si quelques-unes des particules de matière, qui une fois ont fait partie de Nestor, étaient à présent une partie de cet homme-là; car la même substance immatérielle sans la même conscience ne fait non plus la même personne pour être unie à tel ou à tel corps que les mêmes particules de matière unies à quelques corps sans une conscience commune peuvent faire la même personne.

Théophile. Un être immatériel ou un esprit ne peut être dépouillé de toute perception de son existence passée. Il lui reste des impressions de tout ce qui lui est autrefois arrivé, et il a même des pressentiments de tout ce qui lui arrivera ; mais ces sentiments sont le plus souvent trop petits pour pouvoir être distinguables et pour qu’on s’en aperçoive, quoiqu’ils puissent peut-être se développer un jour. Cette continuation et liaison de perceptions fait le même individu réellement, mais les aperceptions (c’est-à-dire lorsqu’on s’aperçoit des sentiments passés) prouvent encore une identité morale et font paraître l’identité réelle. La préexistence des âmes ne nous paraît pas par nos perceptions ; mais, si elle était véritable, elle pourrait se faire connaître un jour. Ainsi il n’est point raisonnable que la restitution du souvenir devienne à jamais impossible, les perceptions insensibles (dont j’ai fait voir l’usage en tant d’autres occasions importantes) servant encore ici à en garder les semences. Feu M. Henri Morus, théologien de l’Eglise anglicane, était persuadé de la préexistence, et a écrit pour la soutenir. Feu M. Van Helmont le fils allait plus avant, comme je viens de le dire, et croyait la transmigration des âmes, mais toujours dans des corps d’une même espèce, de sorte que, selon lui, l’âme humaine animait toujours un homme. Il croyait, avec quelques rabbins, le passage de l’âme d’Adam dans le Messie comme dans le nouvel Adam ; et je ne sais s’il ne croyait pas avoir été lui-même quelque ancien, tout habile homme qu’il était d’ailleurs. Or, si ce passage des âmes était véritable, au moins de la manière possible que j’ai expliquée ci-dessus (mais qui ne paraît point vraisemblable), c’est-à-dire que les âmes, gardant des corps subtils, passassent tout d’un coup dans d’autres corps grossiers, le même individu subsisterait toujours dans Nestor, dans Socrate et dans quelque moderne, et il pourrait même faire connaître son identité à celui qui pénétrerait assez dans sa nature, à cause des impressions ou caractères qui y resteraient de tout ce que Nestor ou Socrate ont fait, et que quelque génie assez pénétrant y pourrait lire. Cependant si l’homme moderne n’avait point de moyen interne ou externe de connaître ce qu’il a été, ce serait, quant à la morale, comme s’il ne l’avait point été. Mais l’apparence est que rien ne se néglige dans le monde, par rapport même à la morale, parce que Dieu en est le monarque, dont le gouvernement est parfait. Les âmes, selon mes hypothèses, ne sont point indifférentes à l’égard de quelque portion de matière que ce soit, comme il vous semble ; au contraire, elles expriment originairement celles a qui elles sont et doivent être unies par ordre. Ainsi, si elles passaient dans un nouveau corps grossier ou sensible, elles garderaient toujours l’impression de tout ce dont elles ont eu perception dans les vieux, et même il faudrait que le nouveau corps s’en ressentit, de sorte que la continuation individuelle aura toujours ses marques réelles. Mais, quel qu’ait été notre état passé, l’effet qu’il laisse ne saurait nous être toujours apercevable. l’habile auteur de l’Essai sur l’entendement, dont vous aviez épousé les sentiments, avait remarqué (liv. 2, chap. de l’Identité, § 27) qu’une partie de ses suppositions ou fictions du passage des âmes prises pour possibles, est fondée sur ce qu’on regarde communément l’esprit non seulement comme indépendant de la matière, mais aussi comme indifférent à toute sorte de matière. Mais j’espère que ce que je vous ai dit, monsieur, sur ce sujet par ci par là servira à éclaircir ce doute et à faire mieux connaître ce qui se peut naturellement. On voit par là comment les actions d’un ancien appartiendraient à un moderne qui aurait la même âme, quoiqu’il ne s’en aperçut pas. Mais, si l’on venait à la connaître, il s’ensuivrait encore de plus une identité personnelle. Au reste, une portion de matière, qui passe d’un corps dans un autre, ne fait point le même individu humain ni ce qu’on appelle moi, mais c’est l’âme qui le fait.

§ 16. Philalèthe. Il est cependant vrai que je suis autant intéressé et aussi justement responsable pour une action faite il y a mille ans, qui m’est présentement adjugée par cette conscience (consciosité ou consciousness) que j’en ai, comme ayant été faite par moi-même, que je le suis pour ce que je viens de faire dans le moment précédent .

Théophile. Cette opinion d’avoir fait quelque chose peut tromper dans les actions éloignées. Des gens ont pris pour véritable ce qu’ils avaient songé ou ce qu’ils avaient inventé à force de le répéter ; cette fausse opinion peut embarrasser, mais elle ne peut point faire qu’on soit punissable si d’autres n’en conviennent point. De l’autre côté, on peut être responsable de ce qu’on a fait, quand on l’aurait oublié, pourvu que l’action soit vérifiée d’ailleurs.

§ 17. Philalèthe. Chacun éprouve tous les jours que, tandis que son petit doigt est compris sous cette conscience, il fait autant partie de soi-même (de lui) que ce qui y a le plus de part.

Théophile. j’ai dit (§ 11) pourquoi je ne voudrais point avancer que mon doigt est une partie de moi ; mais il est vrai qu’il m’appartient et qu’il fait partie de mon corps.

Philalèthe. Ceux qui sont d’un autre sentiment diront que ce petit doigt venant à être séparé du reste du corps, si cette conscience accompagnait le petit doigt et abandonnait le reste du corps, il est évident que le petit doigt serait la personne, la même personne, et qu’alors le soi n’aurait rien à démêler avec le reste du corps.

Théophile. La nature n’admet point ces fictions, qui sont détruites par le système de l’harmonie ou de la parfaite correspondance de l’âme et du corps.

§ 18. Philalèthe. Il semble pourtant que si le corps continuait de vivre et d’avoir sa conscience particulière, à laquelle le petit doigt n’eût aucune part, et que cependant l’âme fût dans le doigt, le doigt ne pourrait avouer aucune des actions du reste du corps, et l’on ne pourrait non plus les lui imputer.

Théophile. Aussi l’âme qui serait dans le doigt n’appartiendrait-elle point à ce corps. j’avoue que si Dieu faisait que les consciosités fussent transférées sur d’autres âmes, il faudrait les traiter selon les notions morales, comme si c’étaient les mêmes ; mais ce serait troubler l’ordre des choses sans sujet, et faire un divorce entre l’aperceptible et la vérité, qui se conserve par les perceptions insensibles, lequel ne serait point raisonnable, parce que les perceptions insensibles pour le présent se peuvent développer un jour, car il n’y a rien d’inutile, et l’éternité donne un grand champ aux changements.

§ 20. Philalèthe. Les lois humaines ne punissent pas l’homme fou pour les actions que fait l’homme de sens rassis, ni l’homme de sens rassis pour ce qu’a fait l’homme fou : par où elles en font deux personnes. C’est ainsi qu’on dit : il est hors de lui-même.

Théophile. Les lois menacent de châtier et promettent de récompenser pour empêcher les mauvaises actions et avancer les bonnes. Or, un fou peut être tel que les menaces et les promesses n’opèrent point assez sur lui, la raison n’étant plus la maîtresse; ainsi, à mesure de la faiblesse, la rigueur de la peine doit cesser. De l’autre côté, on veut que le criminel sente l’effet du mal qu’il a fait ; afin qu’on craigne davantage de commettre des crimes; mais le fou n’y étant pas assez sensible, on est bien aise d’attendre un bon intervalle pour exécuter la sentence qui le fait punir de ce qu’il a fait de sens rassis. Ainsi ce que font les lois ou les juges dans ces rencontres ne vient point de ce qu’on y conçoit deux personnes.

§ 22. Philalèthe. En effet, dans le parti dont je vous représente les sentiments, on se fait cette objection que si un homme qui est ivre, et qui ensuite n’est plus ivre, n’est pas la même personne, on ne le doit point punir pour ce qu’il a fait étant ivre, puisqu’il n’en a plus aucun sentiment. Mais on répond à cela qu’il est tout autant la même personne qu’un homme qui, pendant son sommeil, marche et fait plusieurs autres choses, et qui est responsable de tout le mal qu’il vient à faire dans cet état.

Théophile. Il y a bien de la différence entre les actions d’un homme ivre et celles d’un vrai et reconnu noctambule. On punit les ivrognes parce qu’ils peuvent éviter l’ivresse et peuvent même avoir quelque souvenir de la peine pendant l’ivresse; mais il n’est pas tant dans le pouvoir des noctambules de s’abstenir de leur promenade nocturne et de ce qu’ils font. Cependant s’il était vrai qu’en leur donnant bien le fouet sur le fait on pût les faire rester au lit, on aurait droit de le faire ; et on n’y manquerait pas aussi, quoique ce fût plutôt un remède qu’un châtiment. En effet, on raconte que ce remède a réussi.

Philalèthe. Les lois humaines punissent l’un et l’autre par une justice conforme à la manière dont les hommes connaissent les choses, parce que, dans ces sortes de cas, ils ne sauraient distinguer certainement ce qui est réel de ce qui est contrefait ; ainsi l’ignorance n’est pas reçue pour excuse de ce qu’on a fait étant ivre ou endormi : le fait est prouvé contre celui qui l’a fait, et l’on ne saurait prouver pour lui le défaut de conscience.

Théophile. Il ne s’agit pas tant de cela que de ce qu’il faut faire quand il a été bien vérifie que l’ivre ou le noctambule ont été hors d’eux, comme cela se peut. En ce cas le noctambule ne saurait être considéré que comme un maniaque ; mais, comme l’ivresse est volontaire et que la maladie ne l’est pas, on punit l’un plutôt que l’autre.

Philalèthe. Mais, au grand et redoutable jour du jugement, où les secrets de tous les cœurs seront découverts, on a droit de croire que personne n’aura à répondre pour ce qui lui est entièrement inconnu, et que chacun recevra ce qui lui est dû, étant accusé par sa propre conscience.

Théophile. Je ne sais s’il faudra que la mémoire de l’homme soit exaltée au jour du jugement pour qu’il se souvienne de tout ce qu’il avait oublié, et si la connaissance des autres, et surtout du juste juge qui ne saurait se tromper, ne suffira pas. On pourrait former une fiction, peu convenable à la vérité, mais néanmoins concevable, qui serait qu’un homme, au jour du jugement, crût avoir été méchant, et que le même parût vrai à tous les autres esprits créés qui seraient à portée pour en juger sans que cela fût vrai, pourra-t-on dire que le suprême et juste juge, qui saurait seul le contraire, pourrait damner cette personne et juger contre ce qu’ils font? Cependant il semble que cela suivrait de la notion que vous donniez de la personnalité morale. On dira peut-être que si Dieu juge contre les apparences, il ne sera pas assez glorifié et fera de la peine aux autres ; mais on pourra répondre qu’il est lui-même son unique et suprême loi, et qu’en ce cas les autres doivent juger qu’ils se sont trompés.

§ 23. Philalèthe. Si nous pouvions supposer ou que deux consciences distinctes et incommunicables agissent tour à tour dans le même corps, l’une constamment pendant le jour et l’autre durant la nuit, ou que la même conscience agit par intervalles dans deux corps différents, je demande si, dans le premier cas, l’homme de jour et l’homme de nuit, si j’ose m’exprimer de la sorte, ne seraient pas deux personnes aussi distinctes que Socrate et Platon ; et si, dans le second cas, ce ne serait pas une seule personne dans deux corps distincts ? Il n’importe point que cette même conscience qui affecte deux différents corps, et ces consciences qui affectent le même corps en différents temps, appartiennent l’une à la même substance immatérielle et les deux autres à deux distinctes substances immatérielles qui introduisent ces diverses consciences dans ces corps-là, puisque l’identité personnelle serait également, déterminée par la cons- cience, soit que cette conscience fût attachée à quelque substance individuelle, immatérielle ou non. De plus, une chose immatérielle qui pense doit quelquefois perdre de vue sa conscience passée et la rappeler de nouveau. Or, supposez que ces intervalles de mémoire et d’oubli reviennent partout le jour et la nuit, dès là vous avez deux personnes avec le même esprit immatériel ; d’où il s’ensuit que le soi n’est point déterminé par l’identité ou la diversité de substance dont on ne peut être assuré, mais seulement par l’identité de la conscience.

Théophile. j’avoue que si toutes les apparences étaient changées et transférées d’un esprit à un autre, ou si Dieu faisait un échange entre deux esprits, donnant le corps visible et les apparences et consciences de l’un à l’autre, l’identité personnelle, au lieu d’être attachée à celle de la substance, suivrait les apparences constantes que la morale humaine doit avoir en vue. Mais ces apparences ne consisteront pas dans les seules consciences, et il faudra que Dieu fasse l’échange non seulement des aperceptions ou consciences des individus en question, mais aussi des apparences qui se présentent aux autres à l’égard de ces personnes, autrement il y aurait contradiction entre les consciences des uns et le témoignage des autres, ce qui troublerait l’ordre des choses morales. Cependant il faut qu’on m’avoue aussi que le divorce entre le monde insensible et le sensible, c’est-à-dire entre les perceptions insensibles qui demeureraient dans les mêmes substances et les aperceptions qui seraient échangées, serait un miracle, comme lorsqu’on suppose que Dieu fait du vide ; car j’ai dit ci-dessus pourquoi cela n’est point conforme à l’ordre naturel. Voici une autre supposition bien plus convenable. Il se peut que dans un autre lieu de l’univers ou dans un autre temps il se trouve un globe qui ne diffère point sensiblement de ce globe de la terre où nous habitons, et que chacun des hommes qui l’habitent ne diffère point sensiblement de chacun de nous qui lui répond. Ainsi il y a à la fois plus décent millions de paires de personnes semblables, c’est-à-dire des personnes avec les mêmes apparences et consciences ; et Dieu pourrait transférer les esprits, seuls ou avec leur corps, d’un globe dans l’autre sans qu’ils s’en aperçussent. Mais, soit qu’on les transfère ou qu’on les laisse, que dira-t-on de leur personne ou de leur soi suivant vos auteurs? Sont-ce deux personnes ou la même, puisque la conscience et les apparences internes et externes des hommes de ces globes ne sauraient faire de distinction ? Il est vrai que Dieu et les esprits capables d’envisager les intervalles et rapports externes des temps et des lieux, et même les constitutions internes, insensibles aux hommes des deux globes, pourraient les discerner ; mais, selon vos hypothèses, la seule consciosité discernant les personnes sans qu’il faille se mettre en peine de l’identité ou diversité réelle de la substance ou même de ce qui paraîtrait aux autres, comment s’empêcher de dire que ces deux personnes, qui sont en même temps dans ces deux globes ressemblantes, mais éloignées l’une de l’autre d’une distance inexprimable, ne sont qu’une seule et même personne ; ce qui est pourtant une absurdité manifeste? Au reste, parlant de ce qui se peut naturellement, les deux globes semblables et les deux âmes semblables des deux globes ne le demeureraient que pour un temps ; car, puisqu’il y a une diversité individuelle, il faut que cette différence consiste au moins dans les constitutions insensibles qui se doivent développer dans la suite des temps.

§ 26. Philalèthe. Supposons un homme puni présentement pour ce qu’il a fait dans une autre vie et dont on ne puisse lui faire avoir absolument aucune conscience; quelle différence y a-t-il entre un tel traitement et celui qu’on lui ferait en le créant misérable?

Théophile. Les platoniciens, les origénistes, quelques Hébreux et autres défenseurs de la préexistence des âmes ont cru que les âmes de ce monde étaient mises dans des corps imparfaits, afin de souffrir pour les crimes commis dans un monde précédent. Mais il est vrai que si on n’en sait point ni n’en apprendra jamais la vérité ni par le rappel de sa mémoire, ni par quelques traces, ni par la connaissance d’autrui, on ne pourra point l’appeler un châtiment selon les notions ordinaires. Il y a pourtant quelque lieu de douter, en parlant des châtiments en général, s’il est absolument nécessaire que ceux qui souffrent en apprennent eux-mêmes un jour la raison, et s’il ne suffirait pas bien souvent que d’autres esprits plus informés y trouvassent matière de glorifier la justice divine. Cependant il est plus vraisemblable que les souffrants en sauront le pourquoi, au moins en général.

§ 29. Philalèthe. Peut-être qu’au bout du compte vous pourriez vous accorder avec mon auteur, qui conclut son chapitre de l’identité en disant que la question, si le même homme demeure, est une question de nom, selon qu’on entend par l’homme ou le seul esprit raisonnable, ou le seul corps de cette forme qui s’appelle humaine, ou enfin l’esprit uni à un tel corps. Au premier cas, l’esprit séparé (au moins du corps grossier) sera encore l’homme ; au second, un orang-outang, parfaitement semblable à nous, la raison exceptée, serait un homme; et si l’homme était privé de son âme raisonnable et recevait une âme de bête, il demeurerait le même homme; au troisième cas, il faut que l’un et l’autre demeure avec la même union, le même esprit et le même corps en partie, ou du moins l’équivalent, quant à la forme corporelle sensible. Ainsi on pourrait demeurer le même être physiquement ou moralement, c’est-à-dire la même personne sans demeurer homme, en cas qu’on considère cette figure comme essentielle à l’homme suivant ce dernier sens.

Théophile. j’avoue qu’en cela il y a question de nom et, dans le troisième sens, c’est comme le même animal est tantôt chenille ou ver à soie et tantôt papillon, et comme quelques-uns se sont imaginé que les anges de ce monde ont été hommes dans un monde passé. Mais nous nous sommes attachés dans cette conférence à des discussions plus importantes que celles de la signification des mots. Je vous ai montré la source de la vraie identité physique; j’ai fait voir que la morale n’y contredit pas, non plus que le souvenir; qu’elles ne sauraient toujours marquer l’identité physique à la personne même dont il s’agit ni à celles qui sont en commerce avec elle, mais que cependant elles ne contredisent jamais à l’identité physique et ne font jamais un divorce avec elle; qu’il y a toujours des esprits créés qui connaissent ou peuvent connaître ce qui en est, mais qu’il y a lieu de juger que ce qu’il y a d’indifférent à l’égard des personnes mêmes ne peut l’être que pour un temps.

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