(la confessio est une parole non pas produite, mais reçue, et une fois écoutée, rendue : Augustin parle toujours à Dieu et jamais de Dieu) cf http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article66

Confession chez Saint Augustin n’est pas à entendre au sens où se racontent les gens leurs confidences, ou encore avouent leurs péchés, mais essentiellement au sens biblique de louange à Dieu :

« Je vais donc confesser ta gloire, Seigneur du ciel et de la terre » (I, 787), « confesser et chanter ton nom, ô Très-Haut » (I, 789).

Le mot appartient au vocabulaire des chrétiens : la confession est d’abord une profession de foi, dans le contexte des persécutions (confessio fidei), qui pouvaient aller jusqu’au martyre. D’autre part, il servait, dans les premières traductions de la Bible grecque d’Alexandrie, à transcrire le terme exhomologèse — très fréquent dans les Psaumes. Il signifiait alors « sacrifice d’action de grâces pour une faute pardonnée » [selon P. Cambronne, on pourrait presque aller jusqu’à dire que Les Confessions sont un immense psaume parsemé de dissertations de rhéteur]. De cette « confession de louange », confessio laudis [incipit du livre I : Te louer, voilà ce que veut un homme — infime parcelle de ta création — et un homme traînant l’enveloppe qui est le signe de son péché… 781], on passe évidemment assez facilement à l’aveu, confessio vitae, sens second — pour ne pas dire secondaire — qu’a privilégié la tradition moderne.

  • Le moi est le lieu où Dieu s’installe

Saint Paul Première Epître aux Corinthiens chIII, 16-17

« Ne savez-vous pas que vous êtes temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous? Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, celui-là, Dieu le détruira ».

le temple n’est pas à comprendre comme un lieu mais comme ensemble des fidèles.

1. « Cum mihi accidit, ut me amplius cantus quam res, quae cantitur, moveat, poenaliter me peccare confiteor et tunc mallem non audire cantantem, Quand il m’arrive de trouver plus d’émotion dans le chant que dans les choses que l’on chante, je commets un péché qui mérite punition, je le confesse ; et j’aimerais mieux alors ne pas entendre chanter », Confessions, X, 33, 50 ; BA 14, 230.
2. « […] quid hoc sit, intelligere debemus, ut humana ratione, non quasi avium voce
cantemus. Nam et meruli et psittaci et corvi et picae et hujusmodi volucres, saepe ab hominibus docentur sonare quod nesciunt. Scienter autem cantare, naturae hominis divina voluntate concessum est. […] Nos autem qui in Ecclesia divina eloquia cantare didicimus, simul etiam instare debemus esse quod scriptum est : “Beatus populus qui intelligit jubilationem”, Nous devons comprendre ce qu’est cela [le sens des paroles], afin de les chanter selon la raison humaine, et non comme par la voix des oiseaux. Car la leçon que les hommes enseignent souvent aux merles, aux perroquets, aux corbeaux, aux pies et aux autres oiseaux de ce genre, est qu’ils font entendre des sons dont ils ne comprennent pas le sens. Au contraire, la volonté divine a concédé à la nature humaine de chanter en sachant. […]. Or nous, qui avons appris dans l’Église à chanter les paroles divines, nous devons tous ensemble nous appliquer à ce qui est écrit : “Heureux le peuple qui comprend ses chants de joie” [Ps. XVIII, 14] », Enarrationes in Psalmos, XVIII, II, 1, Vivès, XI, 733

« Factus sum mihi regio egestatis, Je suis devenu à moi-même une région d’indigence », telle était déjà la conclusion du livre II. Confessions, II, X, 18, BA 13, 360.

Comment me connaître? Est-ce que la connaissance de moi est comparable à la connaissance des autres choses?

Les confessions me permettent-elles de construire une connaissance singulière de moi? En ce cas ce n’est pas moi qui serait singulier, mais la connaissance?

Pour Augustin aucune intériorité réflexive. Mon âme est muette et ne peut ouvrir l’intelligibilité à soi.

livre III des Confessions :  » tu autem eras interior intimo meo et superior summo meo, Tu étais plus intérieur que l’intérieur de moi-même et plus haut que le plus haut de moi-même »
C’est Dieu que j’interroge pour parvenir à la connaissance de moi. Ce que l’interrogation de Dieu, à qui je demande ce que je suis, dévoile, c’est que ce n’est pas moi, mais Dieu qui est en question dans ce que je suis. Rencontrant Dieu dans la lumière de l’âme, je questionne en fait Dieu. Interrogeant l’intime, c’est le supérieur que je découvre.

Le moi est un non lieu. Je ne trouve en moi que Dieu.

  • le moi qui écrit – celui qui a reçu la grâce – et le moi d’avant :

Le texte qui suit est à lire comme une dialectique de la grâce, à laquelle appartient peut-être la découverte de soi en Dieu et par Dieu. Rien à voir avec l’intériorité de Rousseau.

a. Le vol des poires

« Il y avait un arbre, un poirier, dans le voisinage de notre vigne, qui était chargé de fruits attrayants ni par leur forme ni par leur saveur. Nous allâmes en jeunes vauriens le secouer et le dépouiller au beau milieu de la nuit (où, suivant une malsaine habitude, la fin d’un jeu sur les places publiques nous avait conduits) et nous en retirâmes de grandes brassées ; elles n’étaient pas pour nos agapes mais plutôt pour jeter aux porcs, et même si nous en mangeâmes quelque chose, ce qui comptait alors pour nous fut la délectation de l’illicite  » Confessions, II, V,10

b. Si on compare avec Rousseau ( Le ruban volé), on ne trouve pas la grâce chez ce dernier qui rejette le péché, mais l’introspection :

Il est bien difficile que la dissolution d’un ménage n’entraîne un peu de confusion dans la maison, et qu’il ne s’égare bien des choses. Cependant telle était la fidélité des domestiques, et la vigilance de M. et Mme Lorenzi, que rien ne se trouva de manque sur l’inventaire. La seule Mlle Ponta1 perdit un petit ruban couleur de rose et argent déjà vieux. Beaucoup d’autres meilleures choses étaient à ma portée ; ce ruban seul me tenta, je le volai, et comme je ne le cachais guère on me le trouva bientôt. On voulut savoir où je l’avais pris. Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis en rougissant que c’est Marion qui me l’a donné. Marion était une jeune Mauriennoise dont Mme de Vercellis avait fait sa cuisinière, quand, cessant de donner à manger, elle avait renvoyé la sienne, ayant plus besoin de bons bouillons que de ragoûts fins. Non seulement Marion était jolie, mais elle avait une fraîcheur de coloris qu’on ne trouve que dans les montagnes, et surtout un air de modestie et de douceur qui faisait qu’on ne pouvait la voir sans l’aimer. D’ailleurs bonne fille, sage, et d’une fidélité à toute épreuve. C’est ce qui surprit quand je la nommai. L’on n’avait guère moins de confiance en moi qu’en elle, et l’on jugea qu’il importait de vérifier lequel était le fripon des deux. On la fit venir ; l’assemblée était nombreuse, le comte de la Roque y était. Elle arrive, on lui montre le ruban, je la charge effrontément ; elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui aurait désarmé les démons et auquel mon barbare coeur résiste . Elle nie enfin avec assurance, mais sans emportement, m’apostrophe, m’exhorte à rentrer en moi-même, à ne pas déshonorer une fille innocente qui ne m’a jamais fait de mal ; et moi avec une impudence infernale je confirme ma déclaration, et lui soutiens en face qu’elle m’a donné le ruban. La pauvre fille se mit à pleurer, et ne me dit que ces mots :  » Ah Rousseau ! je vous croyais un bon caractère. Vous me rendez bien malheureuse, mais je ne voudrais pas être à votre place.  » Voilà tout. Elle continua de se défendre avec autant de simplicité que de fermeté, mais sans se permettre jamais contre moi la moindre invective. Cette modération comparée à mon ton décidé lui fit tort. Il ne semblait pas naturel de supposer d’un côté une audace aussi diabolique, et de l’autre une aussi angélique douceur. On ne parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour moi. Dans le tracas où l’on était on ne se donna pas le temps d’approfondir la chose, et le comte de la Roque en nous renvoyant tous deux se contenta de dire que la conscience du coupable vengerait assez l’innocent. Sa prédiction n’a pas été vaine ; elle ne cesse pas un seul jour de s’accomplir.

J’ignore ce que devint cette victime de ma calomnie ; mais il n’y a pas d’apparence qu’elle ait après cela trouvé facilement à se bien placer. Elle emportait une imputation cruelle à son honneur de toutes manières. Le vol n’était qu’une bagatelle, mais enfin c’était un vol, et, qui pis est, employé à séduire un jeune garçon ; enfin le mensonge et l’obstination ne laissaient rien à espérer de celle en qui tant de vices étaient réunis. je ne regarde pas même la misère et l’abandon comme le plus grand danger auquel je l’aie exposée. Qui sait, à son âge, où le découragement de l’innocence avilie a pu la porter. Eh ! si le remords d’avoir pu la rendre malheureuse est insupportable, qu’on juge de celui d’avoir pu la rendre pire que moi.

Ce souvenir cruel me trouble quelquefois et me bouleverse au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me reprocher mon crime comme s’il n’était commis que d’hier. Tant que j’ai vécu tranquille il m’a moins tourmenté, mais au milieu d’une vie orageuse il m’ôte la plus douce consolation des innocents persécutés : il me fait bien sentir ce que je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s’endort durant un destin prospère et s’aigrit dans l’adversité. Cependant je n’ai jamais pu prendre sur moi de décharger mon coeur de cet aveu dans le sein d’un ami. La plus étroite intimité ne me l’a jamais fait faire à personne, pas même à Mme de Warens. Tout ce que j’ai pu faire a été d’avouer que j’avais à me reprocher une action atroce, mais jamais je n’ai dit en quoi elle consistait. Ce poids est donc resté jusqu’à ce jour sans allégement sur ma conscience, et je puis dire que le désir de m’en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j’ai prise d’écrire mes confessions.

 

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Livre II.

  • Je ne puis me tromper lorsque je crois que je suis.

Car nous sommes, et nous connaissons que nous sommes, et nous aimons notre être et notre connaissance. Et nous sommes assurés de la vérité de ces trois choses. Car ce n’est pas comme les objets de nos sens qui nous peuvent tromper par un faux rapport. Je suis très certain par moi-même que je suis, que je connais et que j’aime mon être. Je n’appréhende point ici les arguments des Académiciens, ni qu’ils me disent : « Mais vous vous trompez ! » Car si je me trompe, je suis, puisque l’on ne peut se tromper si l’on n’est. Puisque donc je suis, moi qui me trompe, comment me puis-je tromper à croire que je suis, vu qu’il est certain que je suis si je me trompe ? Ainsi puisque je serais toujours moi qui serais trompé, quand il serait vrai que je me tromperais, il est indubitable que je ne me puis tromper lorsque je crois que je suis.

Saint Augustin, La cité de Dieu, XI. (Traduction P. de Labriolle, © éditions des Belles Lettres.)

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