Texte de Merleau Ponty

La fameuse coïncidence bergsonienne ne signifie donc sûrement pas que le philosophe se perde ou se fonde dans l’être. Il faudrait dire plutôt s’il s’éprouve dépassé par l’être. Il n’a pas besoin de sortir de soi pour atteindre les choses mêmes : il est intérieurement sollicité ou hanté par elles. Car un moi qui est durée ne peut saisir un autre être que sous la forme d’une autre durée. En éprouvant ma propre manière de consommer le temps, je la saisis, dit Bergson, comme « choix entre une infinité de durées possibles ». Il y a une « nature singulière » de la durée qui fait qu’elle est à la fois ma manière d’être et dimension universelle pour les autres êtres, de sorte que ce qui est « supérieur » et « inférieur » à nous reste toujours « en un certain sens, intérieur à nous ». Ce que je constate, c’est une concordance et une discordance des choses  avec ma durée, ce sont les choses avec moi, dans un rapport latéral de coexistence. Je n’ai l’idée d’une durée de l’univers distincte de la mienne que parce qu’elle s’étend tout le long de la mienne et parce qu’il faut bien que quelque chose réponde dans le sucre qui fond à mon attente d’un verre d’eau sucrée. Quand nous sommes à la source de la durée, nous sommes aussi au cœur des choses, parce qu’elles sont l’adversité qui nous fait attendre. Le rapport du philosophe avec l’être n’est pas le rapport frontal du spectateur et du spectacle, c’est comme une complicité, un rapport oblique et clandestin. On comprend maintenant pourquoi Bergson peut dire que l’absolu est « très près de nous et, dans une certaine mesure, en nous » : il est dans la manière dont les choses modulent notre durée.

Si philosopher est découvrir le sens premier de l’être, on ne philosophe donc pas en quittant la situation humaine : il faut, au contraire, s’y enfoncer. Le savoir absolu du philosophe est la perception. « Supposons, dit la première Conférence d’Oxford, qu’au lieu de vouloir nous élever au-dessus de notre perception des choses, nous nous enfoncions en elle pour la creuser et l’élargir…, nous aurions une philosophie à laquelle on ne pourrait en opposer d’autres, car elle n’aurait rien laissé en dehors d’elle que d’autres doctrines puissent ramasser : elle aurait tout pris. » La perception fonde tout parce qu’elle nous enseigne, pour ainsi dire, un rapport obsessionnel avec l’être : il est là devant nous, et pourtant il nous atteint du dedans. « Quelle que soit l’essence intime de ce qui est et de ce qui se fait, disait encore Bergson, nous en sommes. » Peut-être n’a-t-il pas lui-même tiré de ces mots tout leur sens. On peut y voir une allusion à quelque évolution objective qui a fait sortir l’homme de l’animalité, l’animal de la conscience cosmologique, celle-ci de Dieu, et qui aurait laissé en nous des sédiments : la philosophie consisterait alors à dater ces sédiments, ce serait une construction cosmologique ; la conscience se chercherait des ancêtres dans les choses, elle y projetterait des âmes ou analogues d’âmes, la philosophie serait un panpsychisme. Mais, puisque Bergson dit qu’elle est une perception généralisée, c’est dans la perception actuelle et présente, non dans quelque genèse aujourd’hui révolue, qu’il faut chercher notre rapport d’être avec les choses. « Nous en sommes » veut donc dire : ces couleurs, ces objets que nous voyons tapissent et habitent jusqu’à nos rêves, ces animaux sont des variantes humoristiques de nous-mêmes, tous les êtres font une symbolique de notre vie et c’est encore elle que nous lisons en eux. La manière, la vie, Dieu ne nous seraient pas « intérieurs », comme le dit Bergson, s’il [24] s’agissait de la matière en soi qui est un jour apparue par une sorte de défaillance du principe transcendant, de la vie en soi, ce faible mouvement qui, une fois, a palpité dans un peu de protoplasme tout neuf, de Dieu en soi, force « immense » qui nous surplombe. Il ne peut s’agir que de la matière, de la vie, de Dieu en tant qu’ils sont perçus par nous. La genèse que retracent les ouvrages de Bergson, c’est une histoire de nous-mêmes que nous nous racontons, c’est un mythe naturel par lequel nous exprimons notre entente avec toutes les formes de l’être. Nous ne sommes pas ce caillou, mais quand nous le voyons, il éveille des résonances dans notre appareil perceptif, notre perception s’apparaît comme venant de lui, c’est-à-dire comme sa promotion à l’existence pour soi, comme récupération par nous de cette chose muette qui se met, dès qu’elle entre dans notre vie, à déployer son être implicite, qui est révélée à elle-même à travers nous. Ce qu’on croyait être coïncidence est coexistence.

Eloge de la philosophie http://classiques.uqac.ca/classiques/merleau_ponty_maurice/eloge_de_la_philosophie/eloge_de_la_philosophie.html

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s